—En vérité, dit un soir mademoiselle Goujet, je ne sais pas qui de tous ces amants aime le plus?
Adrien se trouvait seul au salon avec les quatre joueurs de boston, il leva les yeux sur eux et devint pâle. Depuis quelques jours, il n’était plus retenu dans la vie que par le plaisir de voir Laurence et de l’entendre parler.
—Je crois, dit le curé, que la comtesse, en sa qualité de femme, aime avec beaucoup plus d’abandon.
Laurence, les deux frères et Robert revinrent quelques instants après. Les journaux venaient d’arriver. En voyant l’inefficacité des conspirations tentées à l’intérieur, l’Angleterre armait l’Europe contre la France. Le désastre de Trafalgar avait renversé l’un des plans les plus extraordinaires que le génie humain ait inventés, et par lequel l’Empereur eût payé son élection à la France avec les ruines de la puissance anglaise. En ce moment, le camp de Boulogne était levé. Napoléon, dont les soldats étaient inférieurs en nombre comme toujours, allait livrer bataille à l’Europe sur des champs où il n’avait pas encore paru. Le monde entier se préoccupait du dénoûment de cette campagne.
—Oh! cette fois, il succombera, dit Robert en achevant la lecture du journal.
—Il a sur les bras toutes les forces de l’Autriche et de la Russie, dit Marie-Paul.
—Il n’a jamais manœuvré en Allemagne, ajouta Paul-Marie.
—De qui parlez-vous? demanda Laurence.
—De l’Empereur, répondirent les trois gentilshommes.
Laurence jeta sur ses deux amants un regard de dédain qui les humilia, mais qui ravit Adrien. Le dédaigné fit un geste d’admiration, et il eut un regard d’orgueil où il disait assez qu’il ne pensait plus, lui! qu’à Laurence.