Ce joyeux carnaval amena, comme chez tous les étudiants, une grande misère. Nous nous étions défaits des objets de luxe; nous avions vendu nos doubles habits, nos doubles bottes, nos doubles gilets, tout ce que nous avions en double, excepté notre ami. Nous mangions du pain et de la charcuterie, nous marchions avec précaution, nous nous étions mis à travailler; nous devions deux mois à l’hôtel, et nous étions certains d’avoir chez le portier chacun une note composée de plus de soixante ou quatre-vingts lignes dont le total allait à quarante ou cinquante francs. Nous n’étions plus ni brusques ni joyeux en traversant le palier carré qui se trouve au bas de l’escalier, nous le franchissions souvent d’un bond en sautant de la dernière marche dans la rue. Le jour où le tabac manqua pour nos pipes, nous nous aperçûmes que nous mangions depuis quelques jours notre pain sans aucune espèce de beurre. La tristesse fut immense.

—Plus de tabac! dit le docteur.

—Plus de manteau! dit le garde des sceaux.

—Ah! drôles, vous vous êtes vêtus en postillons de Longjumeau! vous avez voulu vous mettre en débardeurs, souper le matin et déjeuner le soir chez Véry, quelquefois au rocher de Cancale! au pain sec, messieurs! Vous devriez, dis-je en grossissant ma voix, vous coucher sous vos lits, vous êtes indignes de vous coucher dessus...

—Oui, mais, garde des sceaux, plus de tabac! dit Juste.

—Il est temps d’écrire à nos tantes, à nos mères, à nos sœurs que nous n’avons plus de linge, que les courses dans Paris useraient du fil de fer tricoté. Nous résoudrons un beau problème de chimie en changeant le linge en argent.

—Il nous faut vivre jusqu’à la réponse.

—Eh bien, je vais aller contracter un emprunt chez ceux de mes amis qui n’auront pas épuisé leurs capitaux.

—Que trouveras-tu?

—Tiens, dix francs! répondis-je avec orgueil.