—Quels événements ont pu vous donner cette horrible philosophie? lui dis-je.

—J’ai encore une fois oublié que le hasard est le résultat d’une immense équation dont nous ne connaissons pas toutes les racines. Quand on part du zéro pour arriver à l’unité, les chances sont incalculables. Pour les ambitieux, Paris est une immense roulette, et tous les jeunes gens croient avoir une victorieuse martingale.

Il nous présenta le tabac que je lui avais donné pour nous inviter à fumer avec lui; le docteur alla prendre nos pipes, Marcas chargea la sienne, puis il vint s’asseoir chez nous en y apportant le tabac: il n’avait chez lui qu’une chaise et son fauteuil. Léger comme un écureuil, Juste descendit et reparut avec un garçon apportant trois bouteilles de vin de Bordeaux, du fromage de Brie et du pain.

—Bon, dis-je en moi-même et sans me tromper d’un sou, quinze francs!

En effet, Juste posa gravement cent sous sur la cheminée.

Il est des différences incommensurables entre l’homme social et l’homme qui vit au plus près de la Nature. Une fois pris, Toussaint Louverture est mort sans proférer une parole. Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie; il a voulu s’expliquer. Z. Marcas commit, mais à notre profit seulement, la même faute. Le silence et toute sa majesté ne se trouvent que chez le Sauvage. Il n’est pas de criminel qui, pouvant laisser tomber ses secrets avec sa tête dans le panier rouge, n’éprouve le besoin purement social de les dire à quelqu’un. Je me trompe. Nous avons vu l’un des Iroquois du faubourg Saint-Marceau mettant la nature parisienne à la hauteur de la nature sauvage: un homme, un républicain, un conspirateur, un Français, un vieillard a surpassé tout ce que nous connaissions de la fermeté nègre, et tout ce que Cooper a prêté aux Peaux-rouges de dédain et de calme au milieu de leurs défaites. Morey, ce Guatimozin de la Montagne, a gardé une attitude inouïe dans les annales de la justice européenne. Voici ce que nous dit Marcas pendant cette matinée, en entremêlant son récit de tartines graissées de fromage et humectées de verres de vin. Tout le tabac y passa. Parfois les fiacres qui traversaient la place de l’Odéon, les omnibus qui la labouraient, jetèrent leurs sourds roulements, comme pour attester que Paris était toujours là.

Sa famille était de Vitré, son père et sa mère vivaient sur quinze cents francs de rente. Il avait fait gratuitement ses études dans un séminaire, et s’était refusé à devenir prêtre: il avait senti en lui-même le foyer d’une excessive ambition, et il était venu, à pied, à Paris, à l’âge de vingt ans, riche de deux cents francs. Il avait fait son Droit, tout en travaillant chez un avoué où il était devenu premier clerc. Il était docteur en Droit, il possédait l’ancienne et la nouvelle législation, il pouvait en remontrer aux plus célèbres avocats. Il savait le Droit des gens et connaissait tous les traités européens, les coutumes internationales. Il avait étudié les hommes et les choses dans cinq capitales: Londres, Berlin, Vienne, Pétersbourg et Constantinople. Nul mieux que lui ne connaissait les précédents de la Chambre. Il avait fait pendant cinq ans les Chambres pour une feuille quotidienne. Il improvisait, il parlait admirablement et pouvait parler longtemps de cette voix gracieuse, profonde qui nous avait frappés dans l’âme. Il nous prouva par le récit de sa vie qu’il était grand orateur, orateur concis, grave et néanmoins d’une éloquence pénétrante: il tenait de Berryer pour la chaleur, pour les mouvements sympathiques aux masses; il tenait de M. Thiers pour la finesse, pour l’habileté; mais il eût été moins diffus, moins embarrassé de conclure: il comptait passer brusquement au pouvoir sans s’être engagé par des doctrines d’abord nécessaires à un homme d’Opposition, et qui plus tard gênent l’homme d’État.

Marcas avait appris tout ce qu’un véritable homme d’État doit savoir; aussi son étonnement fut-il excessif quand il eut occasion de vérifier la profonde ignorance des gens parvenus en France aux affaires publiques. Si chez lui la vocation lui avait conseillé l’étude, la nature s’était montrée prodigue, elle lui avait accordé tout ce qui ne peut s’acquérir: une pénétration vive, l’empire sur soi-même, la dextérité de l’esprit, la rapidité du jugement, la décision, et, ce qui est le génie de ces hommes, la fertilité des moyens.

Quand il se crut suffisamment armé, Marcas trouva la France en proie aux divisions intestines nées du triomphe de la branche d’Orléans sur la branche aînée. Évidemment le terrain des luttes politiques est changé. La guerre civile ne peut plus durer longtemps, elle ne se fera plus dans les provinces. En France, il n’y aura plus qu’un combat de courte durée, au siége même du gouvernement, et qui terminera la guerre morale que des intelligences d’élite auront faite auparavant. Cet état de choses durera tant que la France aura son singulier gouvernement, qui n’a d’analogie avec celui d’aucun pays, car il n’y a pas plus de parité entre le gouvernement anglais et le nôtre qu’entre les deux territoires. La place de Marcas était donc dans la presse politique. Pauvre et ne pouvant se faire élire, il devait se manifester subitement. Il se résolut au sacrifice le plus coûteux pour un homme supérieur, à se subordonner à quelque député riche et ambitieux pour lequel il travailla. Nouveau Bonaparte, il chercha son Barras; Colbert espérait trouver Mazarin. Il rendit des services immenses; il les rendit, là-dessus il ne se drapait point, il ne se faisait pas grand, il ne criait point à l’ingratitude, il les rendit dans l’espoir que cet homme le mettrait en position d’être élu député: Marcas ne souhaitait pas autre chose que le prêt nécessaire à l’acquisition d’une maison à Paris, afin de satisfaire aux exigences de la loi. Richard III ne voulait que son cheval.

En trois ans, Marcas créa une des cinquante prétendues capacités politiques qui sont les raquettes avec lesquelles deux mains sournoises se renvoient les portefeuilles, absolument comme un directeur de marionnettes heurte l’un contre l’autre le commissaire et Polichinelle dans son théâtre en plein vent, en espérant toujours faire sa recette. Cet homme n’existe que par Marcas; mais il a précisément assez d’esprit pour apprécier la valeur de son teinturier, pour savoir que Marcas, une fois arrivé, resterait comme un homme nécessaire, tandis que lui serait déporté dans les colonies du Luxembourg. Il résolut donc de mettre des obstacles invincibles à l’avancement de son directeur, et cacha cette pensée sous les formules d’un dévouement absolu. Comme tous les hommes petits, il sut dissimuler à merveille; puis il gagna du champ dans la carrière de l’ingratitude, car il devait tuer Marcas pour n’être pas tué par lui. Ces deux hommes, si unis en apparence, se haïrent dès que l’un eut une fois trompé l’autre. L’homme d’État fit partie d’un ministère, Marcas demeura dans l’Opposition pour empêcher qu’on n’attaquât son ministre, à qui, par un tour de force, il fit obtenir les éloges de l’Opposition. Pour se dispenser de récompenser son lieutenant, l’homme d’État objecta l’impossibilité de placer brusquement et sans d’habiles ménagements un homme de l’Opposition. Marcas avait compté sur une place pour obtenir par un mariage l’éligibilité tant désirée. Il avait trente-deux ans, il prévoyait la dissolution de la Chambre. Après avoir pris le ministre en flagrant délit de mauvaise foi, il le renversa, ou du moins contribua beaucoup à sa chute, et le roula dans la fange.