—Eh! pourquoi pas? dit monsieur Alain; nous y sommes bien, nous, et nous ne nous en trouvons pas mal.

—Madame, reprit Godefroid en se levant, j’aurai l’honneur de venir vous revoir demain.

Quoiqu’il fût un jeune homme, les quatre vieillards et madame de La Chanterie se levèrent, et le vicaire le reconduisit jusque sur le perron. Un coup de sifflet partit. A ce signal, le portier vint, armé d’une lanterne, prendre Godefroid, le conduisit jusque dans la rue, et referma l’énorme porte jaunâtre, pesante comme celle d’une prison, et décorée de serrureries en arabesques, qui remontaient à une époque difficile à déterminer.

Quand Godefroid eut monté dans un cabriolet et qu’il roula vers les régions du Paris vivant, éclairé, chaud, tout ce qu’il venait de voir lui sembla comme un rêve, et ses impressions, quand il se promena sur le boulevard des Italiens, avaient déjà le lointain du souvenir. Il se demandait:—Demain, retrouverais-je ces gens-là?...

Le lendemain, en se levant au milieu des décorations du luxe moderne et des recherches du comfort anglais, Godefroid se rappela tous les détails de sa visite au cloître Notre-Dame, et retrouva dans son esprit le sens des choses qu’il avait vues. Les quatre inconnus dont la mise, l’attitude et le silence agissaient encore sur lui, devaient être des pensionnaires ainsi que le prêtre. La solennité de madame de La Chanterie lui parut venir de la dignité secrète avec laquelle elle portait de grands malheurs. Mais malgré les explications qu’il se donnait à lui-même, Godefroid ne pouvait s’empêcher de trouver un air de mystère à ces discrètes figures. Il choisissait du regard ceux de ses meubles qui pouvaient être conservés, ceux qui lui étaient indispensables; mais en les transportant par la pensée dans l’horrible logement de la rue Chanoinesse, il se mit à rire du contraste qu’ils y feraient, et résolut de tout vendre pour s’acquitter d’autant, et de se laisser meubler par madame de La Chanterie. Il lui fallait une vie nouvelle, et les objets qui pourraient lui rappeler son ancienne situation devaient être mauvais à voir. Dans son désir de transformation, car il appartenait à ces caractères qui s’avancent du premier bond très avant dans une situation, au lieu d’y aller pas à pas comme certains autres, il fut pris, pendant son déjeuner, par une idée: il voulut réaliser sa fortune, payer ses dettes, et placer le reste de ses capitaux dans la maison de banque où son père avait eu des relations.

Cette maison était la maison Mongenod et compagnie, établie à Paris depuis 1816 ou 1817, et dont la réputation de probité n’avait jamais reçu la moindre atteinte au milieu de la dépravation commerciale qui, plus ou moins, attaquait certaines maisons de Paris. Ainsi, malgré leurs immenses richesses, les maisons Nucingen et du Tillet, Keller frères, Palma et compagnie, sont entachées d’une mésestime secrète, ou, si vous voulez, qui ne s’exprime que d’oreille à oreille. D’affreux moyens avaient eu de si beaux résultats, les succès politiques, les principes dynastiques couvraient si bien de sales origines, que personne, en 1834, ne pense plus à la boue où plongent les racines de ces arbres majestueux, les soutiens de l’État. Néanmoins il n’était pas un seul de ces banquiers pour qui l’éloge de la maison Mongenod ne fût une blessure. A l’instar des banquiers anglais, la maison Mongenod ne déploie aucun luxe extérieur, on y vit dans un profond silence, on se contente de faire la banque avec une prudence, une sagesse, une loyauté qui lui permettent d’opérer avec sécurité d’un bout du monde à l’autre.

Le chef actuel, Frédéric Mongenod, est le beau-frère du vicomte de Fontaine. Ainsi cette nombreuse famille est alliée par le baron de Fontaine à monsieur Grossetête, le receveur général, frère des Grossetête et compagnie de Limoges, aux Vandenesse, à Planat de Baudry, autre receveur général. Cette parenté, après avoir valu à feu Mongenod père de grandes faveurs dans les opérations financières sous la Restauration, lui avait obtenu la confiance des premières maisons de la vieille noblesse, dont les capitaux et les immenses économies allaient dans cette banque. Loin d’ambitionner la pairie comme les Keller, les Nucingen et les du Tillet, les Mongenod restaient éloignés de la politique et n’en savaient que ce que doit en savoir la banque.

La maison Mongenod est établie dans un magnifique hôtel, entre cour et jardin, rue de la Victoire, où demeurent madame Mongenod la mère et ses deux fils, tous trois associés. Madame la vicomtesse de Fontaine avait été remboursée lors de la mort de Mongenod père, en 1827. Frédéric Mongenod, beau jeune homme de trente-cinq ans environ, d’un abord froid, silencieux, réservé comme un Genevois, propret comme un Anglais, avait acquis auprès de son père toutes les qualités nécessaires à sa difficile profession. Plus instruit que ne l’est généralement un banquier, son éducation avait comporté l’universalité de connaissances qui constitue l’enseignement polytechnique; mais, comme beaucoup de banquiers, il avait une prédilection, un goût en dehors de son commerce, il aimait la mécanique et la chimie. Mongenod le jeune, de dix ans moins âgé que Frédéric, se trouvait dans le cabinet de son aîné dans la position d’un premier clerc avec son notaire ou son avoué; Frédéric le formait, comme il avait été lui-même formé par son père à toutes les sciences du vrai banquier, lequel est à l’argent ce que l’écrivain est aux idées: l’un et l’autre, ils doivent tout savoir.

En disant son nom de famille, Godefroid reconnut en quelle estime était son père, car il put traverser les bureaux et arriver au cabinet de Mongenod. Ce cabinet ne fermait que par des portes de glace, en sorte que, malgré son désir de ne pas écouter, Godefroid entendit la conversation qui s’y tenait.

—Madame, votre compte s’élève à seize cent mille francs au crédit comme au débit, disait Mongenod le jeune; je ne sais pas quelles sont les intentions de mon frère, et lui seul sait si une avance de cent mille francs est possible?... Vous avez manqué de prudence... On ne confie pas seize cent mille francs au commerce...