En donnant un conseil à son futur pensionnaire, elle regardait un diamant qui brillait à l’anneau dans lequel était passée la cravate bleue de Godefroid.
—Je ne vous en parle, reprit-elle, qu’en vous voyant dans l’intention de rompre avec la vie dissipée dont vous vous êtes plaint à Monsieur Mongenod.
Godefroid contemplait madame de La Chanterie en savourant les harmonies d’une voix limpide; il examinait ce visage entièrement blanc, digne d’une de ces Hollandaises graves et froides que le pinceau de l’école flamande a si bien reproduites, et chez lesquelles les rides sont impossibles.
—Blanche et grasse! se disait-il en s’en allant; mais elle a bien des cheveux blancs...
Godefroid, comme toutes les natures faibles, s’était fait facilement à une nouvelle vie en la croyant tout heureuse, et il avait hâte de venir rue Chanoinesse; néanmoins il eut une pensée de prudence, ou de défiance si vous voulez. Deux jours avant son installation, il retourna chez monsieur Mongenod pour prendre quelques renseignements sur la maison où il allait entrer. Pendant le peu d’instants qu’il passait dans son futur logement pour examiner les changements qui s’y faisaient, il avait remarqué les allées et venues de plusieurs gens dont la mine et la tournure, sans être mystérieuses, permettaient de croire à l’exercice de quelque profession, à des occupations secrètes chez les habitants de la maison. A cette époque, on s’occupait beaucoup des tentatives de la branche aînée de la maison de Bourbon pour remonter sur le trône, et Godefroid crut à quelque conspiration. Quand il se trouva dans le cabinet du banquier et sous le coup de son regard scrutateur, en lui exprimant sa demande, il eut honte de lui-même, et vit un sourire sardonique dessiné sur les lèvres de Frédéric Mongenod.
—Madame la baronne de La Chanterie, répondit-il, est une des plus obscures personnes de Paris, mais elle en est une des plus honorables. Avez-vous donc des motifs pour me demander des renseignements?
Godefroid se rejeta sur des banalités: il allait vivre pour longtemps avec des étrangers, il fallait savoir avec qui l’on se liait, etc. Mais le sourire du banquier devenait de plus en plus ironique, et Godefroid, de plus en plus embarrassé, eut la honte de la démarche sans en tirer aucun fruit, car il n’osa plus faire de questions ni sur madame de La Chanterie ni sur les commensaux.
Deux jours après, par un lundi soir, après avoir dîné pour la dernière fois au café Anglais, et vu les deux premières pièces aux Variétés, il vint, à dix heures, coucher rue Chanoinesse, où il fut conduit à son appartement par Manon.
La solitude a des charmes comparables à ceux de la vie sauvage qu’aucun Européen n’a quittée après y avoir goûté. Ceci peut paraître étrange dans une époque où chacun vit si bien pour autrui que tout le monde s’inquiète de chacun, et que la vie privée n’existera bientôt plus, tant les yeux du journal, argus moderne, gagnent en hardiesse, en avidité; néanmoins cette proposition s’appuie de l’autorité des six premiers siècles du Christianisme, pendant lesquels aucun solitaire ne revint à la vie sociale. Il est peu de plaies morales que la solitude ne guérisse. Aussi tout d’abord Godefroid fut-il saisi par le calme profond et par le silence absolu de sa nouvelle demeure, absolument comme un voyageur fatigué se délasse dans un bain.
Le lendemain même de son entrée en pension chez madame de La Chanterie, il fut forcé de s’examiner, en se trouvant séparé de tout, même de Paris, quoiqu’il fût encore à l’ombre de la cathédrale. Désarmé là de toutes les vanités sociales, il allait ne plus avoir d’autres témoins de ses actes que sa conscience et les commensaux de madame de La Chanterie. C’était quitter le grand chemin du monde et entrer dans une voie inconnue; mais, où cette voie le mènerait-il? à quelle occupation allait-il se vouer?