—Eh bien! le plaisir, dit le bonhomme, est un accident dans la vie du chrétien, il n’en est pas le but, et nous comprenons cela trop tard.
—Et qu’arrive-t-il quand on se christianise? demanda Godefroid.
—Tenez! fit le bonhomme.
Il indiqua du doigt à Godefroid une inscription en lettres d’or sur un fond noir que le nouveau pensionnaire n’avait pu voir, puisqu’il entrait pour la première fois dans la chambre du bonhomme. Godefroid, qui se retourna, lut: Transire benefaciendo.
—Voilà, mon enfant, le sens qu’on donne alors à la vie. C’est notre devise. Si vous devenez un des nôtres, ce sera là tout votre brevet. Nous lisons cet avis que nous nous donnons à nous-mêmes à toute heure, en nous levant, en nous couchant, en nous habillant... Ah! si vous saviez quels immenses plaisirs comporte l’accomplissement de cette devise!...
—Comme quoi?... dit Godefroid, espérant des révélations.
—D’abord, nous sommes aussi riches que le baron de Nucingen... Mais l’Imitation de Jésus-Christ nous défend d’avoir rien à nous, nous ne sommes que dispensateurs, et si nous avions un seul mouvement d’orgueil, nous ne serions pas dignes d’être des dispensateurs. Ce ne serait pas transire benefaciendo, ce serait jouir par la pensée. Que vous vous disiez avec un certain gonflement de narines, je joue le rôle de la Providence, comme vous auriez pu le penser si vous eussiez été ce matin à ma place en rendant la vie à une famille, vous devenez un Sardanapale! un mauvais! Aucun de ces messieurs ne pense plus à lui-même en faisant le bien, il faut dépouiller toute vanité, tout orgueil, tout amour-propre, et c’est difficile, allez!...
Godefroid souhaita le bonsoir à monsieur Alain, et revint chez lui vivement touché de ce récit; mais sa curiosité fut plus irritée que satisfaite, car la grande figure du tableau que présentait cet intérieur était madame de La Chanterie. La vie de cette femme avait pour lui tant de prix qu’il faisait de cette information le but de son séjour à l’hôtel de La Chanterie. Il entrevoyait bien déjà dans l’association de ces cinq personnes une vaste entreprise de charité; mais il y pensait beaucoup moins qu’à son héroïne.
Le néophyte passa quelques jours à observer mieux qu’il ne l’avait fait jusqu’alors les gens d’élite au milieu desquels il se trouvait, et il devint l’objet d’un phénomène moral que les philanthropes modernes ont dédaigné, par ignorance peut-être. La sphère où il vivait eut une action positive sur Godefroid. La loi qui régit la nature physique relativement à l’influence des milieux atmosphériques pour les conditions d’existence des êtres qui s’y développent, régit également la nature morale; d’où il suit que la réunion des condamnés est un des plus grands crimes sociaux, et que leur isolement est une expérience d’un succès douteux. Les condamnés devraient être livrés à des institutions religieuses et environnés des prodiges du Bien, au lieu de rester au milieu des miracles du Mal. On peut attendre en ce genre un dévouement entier de la part de l’Église; si elle envoie des missionnaires au milieu des nations sauvages ou barbares, avec quelle joie ne donnerait-elle pas à des ordres religieux la mission de recevoir les Sauvages de la civilisation pour les catéchiser; car tout criminel est athée, et souvent sans le savoir. Godefroid trouva ces cinq personnes douées des qualités qu’elles exigeaient de lui; toutes étaient sans orgueil, sans vanité, vraiment humbles et pieuses, sans aucune de ces prétentions qui constituent la dévotion, en prenant ce mot dans son acception mauvaise. Ces vertus étaient contagieuses; il fut pris du désir d’imiter ces héros inconnus, et il finit par étudier passionnément le livre qu’il avait commencé par dédaigner. En quinze jours il réduisit la vie au simple, à ce qu’elle est réellement quand on la considère au point de vue élevé où vous mène l’esprit religieux. Enfin sa curiosité si mondaine d’abord, excitée par tant de motifs vulgaires, se purifia; s’il n’y renonça point, c’est qu’il était difficile de se désintéresser à l’endroit de madame de la Chanterie; mais il montra, sans le vouloir, une discrétion qui fut appréciée par ces hommes en qui l’esprit divin développait une profondeur inouïe dans les facultés, comme chez tous les religieux, d’ailleurs. La concentration des forces morales par quelque système que ce soit en décuple la portée.
—Notre ami n’est pas encore converti, disait le bon abbé de Vèze; mais il demande à l’être....