—Monsieur, Madame va bien, monsieur l’abbé l’a trompée sur ce qu’on disait! dit Manon en jetant un regard presque courroucé sur Godefroid.
—Mon Dieu! s’écria ce pauvre jeune homme à qui des larmes vinrent aux yeux.
—Allons, asseyez-vous, lui dit monsieur Alain en s’asseyant lui-même.
Et il fit une pause en recueillant ses idées.
—Je ne sais pas, dit le bon vieillard, si j’aurai le talent qu’exige une vie si cruellement éprouvée pour être racontée dignement; vous m’excuserez quand vous ne trouverez pas la parole d’un si pauvre orateur à la mesure des actions et des catastrophes. Songez que je suis sorti du collége depuis longtemps, et que je suis l’enfant d’un siècle où l’on s’occupait plus de la pensée que de l’effet, un siècle prosaïque où l’on ne savait dire les choses que par leur nom.
Godefroid fit un mouvement d’adhésion où le bonhomme Alain put voir une admiration sincère et qui voulait dire: j’écoute.
—Vous venez de le voir, mon jeune ami, reprit le vieillard, il était impossible que vous restassiez plus longtemps parmi nous sans connaître quelques-unes des affreuses particularités de la vie de cette sainte femme. Il est des idées, des allusions, des paroles fatales qui sont complétement interdites dans cette maison, sous peine de rouvrir chez Madame des blessures dont les douleurs, une ou deux fois renouvelées, pourraient la tuer...
—Oh! mon Dieu! s’écria Godefroid, qu’ai-je donc fait?...
—Sans monsieur Joseph qui vous a coupé la parole en pressentant que vous alliez vous occuper du fatal instrument de mort, vous alliez foudroyer cette pauvre Madame... Il est temps que vous sachiez tout, car vous nous appartiendrez, nous en avons aujourd’hui tous la conviction.
—Madame de La Chanterie, dit-il après une pause, est issue d’une des premières familles de la basse Normandie. Elle est en son nom mademoiselle Barbe-Philiberte de Champignelles, d’une branche cadette de cette maison. Aussi fut-elle destinée à prendre le voile si son mariage ne pouvait se faire avec les renonciations d’usage à la légitime, comme cela se pratiquait chez les familles pauvres. Un sieur de La Chanterie, dont la famille était tombée dans une profonde obscurité, quoiqu’elle date de la croisade de Philippe-Auguste, voulut remonter au rang que lui méritait cette ancienneté dans la province de Normandie. Ce gentilhomme avait doublement dérogé, car il avait ramassé quelque trois cent mille écus dans les fournitures des armées du roi, lors de la guerre du Hanovre. Trop confiant dans de telles richesses, grossies par les rumeurs de la province, le fils menait à Paris une vie assez inquiétante pour un père de famille. Le mérite de mademoiselle de Champignelles obtenait quelque célébrité dans le Bessin. Le vieillard, dont le petit fief de La Chanterie se trouve entre Caen et Saint-Lô, entendit déplorer devant lui qu’une si parfaite demoiselle, si capable de rendre un homme heureux, allât finir ses jours dans un couvent; et, sur un désir qu’il témoigna de rechercher cette demoiselle, on lui donna l’espoir d’obtenir des Champignelles, pourvu que ce fût sans dot, la main de mademoiselle Philiberte pour son fils. Il se rendit à Bayeux, il se ménagea quelques entrevues avec la famille de Champignelles, et fut séduit par les grandes qualités de la jeune personne. A seize ans, mademoiselle de Champignelles annonçait tout ce qu’elle devait être. On devinait en elle une piété solide, un bon sens inaltérable, une droiture inflexible, et l’une de ces âmes qui ne doivent jamais se détacher d’une affection, fût-elle ordonnée. Le vieux noble, enrichi par ses maltôtes aux armées, aperçut en cette charmante fille la femme qui pouvait contenir son fils par l’autorité de la vertu, par l’ascendant d’un caractère ferme sans roideur; car, vous l’avez vue? nulle n’est plus douce que madame de La Chanterie; mais aussi nulle ne fut plus confiante qu’elle, elle a jusques au déclin de la vie la candeur de l’innocence, elle ne voulait pas jadis croire au mal, elle a dû le peu de défiance que vous lui connaissez, à ses malheurs. Le vieillard s’engagea, vis-à-vis des Champignelles, à donner quittance au contrat de la légitime de mademoiselle Philiberte; mais, en revanche, les Champignelles, alliés à de grandes maisons, promirent de faire ériger le fief de La Chanterie en baronnie, et ils tinrent parole. La tante du futur époux, madame de Boisfrelon, la femme du Conseiller au Parlement mort dans l’appartement que vous occupez, promit de léguer sa fortune à son neveu. Quand tous ces arrangements furent pris entre les deux familles, le père fit venir son fils. Maître des requêtes au Grand-Conseil, et âgé de vingt-cinq ans au moment de son mariage, le jeune homme avait fait de nombreuses folies avec les jeunes seigneurs de l’époque, en vivant à leur manière; aussi le vieux maltôtier avait-il déjà plusieurs fois payé des dettes considérables. Ce pauvre père, en prévision de nouvelles fautes chez son fils, était assez enchanté de reconnaître à sa future belle-fille une certaine fortune; mais il eut tant de méfiance, qu’il substitua le fief de La Chanterie aux enfants mâles à naître du mariage...