Signé: baron Bourlac.

Cette pièce judiciaire, beaucoup plus brève et impérieuse que ne le sont les actes d’accusation d’aujourd’hui, si minutieux, si complets sur les plus légères circonstances et surtout sur la vie antérieure au crime des accusés, agita profondément Godefroid. La sécheresse de cet acte, où la plume officielle narrait à l’encre rouge les détails principaux de l’affaire, fut pour son imagination une cause de travail. Les récits contenus, concis, sont pour certains esprits des textes où ils s’enfoncent en en parcourant les mystérieuses profondeurs.

Au milieu de la nuit, aidé par le silence, par les ténèbres, par la corrélation terrible que le bonhomme Alain venait de lui faire pressentir entre cet écrit et madame de La Chanterie, Godefroid appliqua toutes les forces de son intelligence à développer ce thème terrible.

Évidemment, ce nom de Lechantre devait être le nom patronymique des La Chanterie, à qui, sous la République et sous l’Empire, on avait sans doute retranché leur nom aristocratique.

Il entrevit les paysages où ce drame s’était accompli. Les figures des complices secondaires passèrent sous ses yeux. Il se dessina fantastiquement non pas le nommé Rifoël, mais un chevalier du Vissard, un jeune homme quasi semblable au Fergus de Walter Scott, enfin le jacobite français. Il développa le roman de la passion d’une jeune fille grossièrement trompée par l’infamie d’un mari (roman alors à la mode), et aimant un jeune chef en révolte contre l’Empereur, donnant, comme Diana Vernon, à plein collier dans une conspiration, s’exaltant, et, une fois lancée sur cette pente dangereuse, ne s’arrêtant plus! Avait-elle donc roulé jusqu’à l’échafaud?

Godefroid apercevait tout un monde. Il errait sous les bocages normands, il y voyait le chevalier breton et madame Bryond dans les haies; il habitait le vieux château de Saint-Savin; il assistait aux scènes diverses de séduction de tant de personnages, en se figurant ce notaire, ce négociant, et tous ces hardis chefs de chouans. Il devinait le concours presque général d’une contrée où vivait le souvenir des expéditions du fameux Marche-à-Terre, des comtes de Bauvan, de Longuy, du massacre de la Vivetière, de la mort du marquis de Montauran, dont les exploits lui avaient été déjà racontés par madame de La Chanterie.

Cette espèce de vision des choses, des hommes, des lieux, fut rapide. En songeant qu’il s’agissait de l’imposante, de la noble et pieuse vieille femme dont les vertus agissaient sur lui au point de le métamorphoser, Godefroid saisit avec un mouvement de terreur la seconde pièce que le bonhomme Alain lui avait donnée, et qui était intitulée:

Précis pour madame Henriette Bryond des Tours-Minières, née Lechantre de La Chanterie.

—Plus de doute! se dit Godefroid.

Voici la teneur de cette pièce: