»En observant le pays où sa perfide coopération aux intrigues de l’Angleterre et du comte de Lille lui livra la confiance des familles attachées au parti vaincu par le génie de notre immortel empereur, il rencontra un des anciens chefs de révolte avec qui, lors de l’expédition de Quiberon, et lors du dernier soulèvement des rebelles en l’an VII, il avait eu des rapports comme envoyé de l’étranger. Il favorisa les espérances de ce grand agitateur qui a payé du dernier supplice ses trames contre l’État. Bryond put alors pénétrer les secrets de cet incorrigible parti qui méconnaît à la fois et la gloire de S. M. l’empereur Napoléon Ier et les vrais intérêts du pays, unis dans cette personne sacrée.
»A l’âge de trente-cinq ans, affectant la piété la plus sincère, professant un dévouement sans bornes aux intérêts du comte de Lille et un culte pour les insurgés qui dans l’Ouest ont trouvé la mort dans la lutte, déguisant avec habileté les restes d’une jeunesse épuisée, mais qui se recommandait par quelques dehors, et vivement protégé par le silence de ses créanciers, par une complaisance inouïe chez tous les ci-devant du pays, cet homme, vrai sépulcre blanchi, fut introduit, avec tant de titres à la considération, auprès de la dame Lechantre, à qui l’on croyait une grande fortune.
»On complota de faire épouser la fille unique de madame Lechantre, la jeune Henriette, à ce protégé des ci-devant.
»Prêtres, ex-nobles, créanciers, chacun dans un intérêt différent, loyal chez les uns, cupide chez les autres, aveugle chez la plupart, tous enfin conspirèrent l’union de Bernard Bryond avec Henriette Lechantre.
»Le bon sens du notaire chargé des affaires de madame Lechantre, et quelque défiance peut-être, furent cause de la perte de la jeune fille. Le sieur Chesnel, notaire d’Alençon, mit la terre de Saint-Savin, unique bien de la future épouse, sous le régime dotal, en en réservant l’habitation et une modique rente à la mère.
»Les créanciers, qui supposaient à la dame Lechantre, à raison de son esprit d’ordre et d’économie, des capitaux considérables, furent déçus dans leurs espérances; et tous, croyant à l’avarice de cette dame, firent des poursuites qui mirent à nu la situation précaire de Bryond.
»Des dissidences graves éclatèrent alors entre les nouveaux époux, et elles donnèrent lieu à la jeune femme de connaître les mœurs dépravées, l’athéisme religieux et politique, dirai-je le mot? l’infamie de l’homme auquel sa destinée avait été si fatalement unie. Bryond, forcé de mettre sa femme dans le secret des trames odieuses formées contre le gouvernement impérial, donne sa maison pour asile à Rifoël du Vissard.
»Le caractère de Rifoël, aventureux, brave, généreux, exerçait sur tous ceux qui l’approchaient des séductions dont les preuves abondent dans les procès criminels jugés devant trois Cours spéciales criminelles.
»L’influence irrésistible, l’empire absolu qu’il obtint sur une jeune femme qui se voyait au fond d’un abîme, n’est que trop visible par la catastrophe dont l’horreur la jette en suppliante aux pieds du trône. Mais ce que la Chancellerie de Sa Majesté Impériale et Royale peut aisément faire vérifier, c’est la complaisance infâme de Bryond, qui, loin de remplir ses devoirs de guide et de conseil auprès de l’enfant qu’une pauvre mère abusée lui avait confiée, se plut à serrer les nœuds de l’intimité de la jeune Henriette et du chef des rebelles.
»Le plan de cet odieux personnage, qui se fait gloire de tout mépriser, de ne considérer en toute chose que la satisfaction de ses passions, et qui ne voit que des obstacles vulgaires dans les sentiments dictés par la morale civile ou religieuse, ce plan, le voici.