Là, M. le maire prit la main de Simon en lui disant:—Comment vous portez-vous, mon bon ami? Votre chère tante et notre digne colonel vont sans doute aussi bien ce matin qu’hier... du moins il faut le présumer!... (hé! hé! hé!) ajouta-t-il d’un air de parfaite béatitude,—peut-être un peu tourmentés de la cérémonie qui va se passer... Ah! dame, jeune homme (sic: jeûne hôme!), nous entrons dans la carrière politique... (Ah! ah! ah!) Voilà notre premier pas... il n’y a pas à reculer... c’est un grand parti, et j’aime mieux que ce soit vous que moi qui vous lanciez dans les orages et les tempêtes de la chambre... (hi! hi! hi!) quelque agréable que ce soit de voir résider en sa personne... (hi! hi! hi!) le pouvoir souverain de la France pour un quatre-cent-cinquante-troisième!... (Hi! hi! hi!)
L’organe de Philéas Beauvisage avait une agréable sonorité tout à fait en harmonie avec les courbes légumineuses de son visage coloré comme un potiron jaune clair, avec son dos épais, avec sa poitrine large et bombée. Cette voix, qui tenait de la basse-taille par son volume, se veloutait comme celle des barytons, et prenait, dans le rire par lequel Philéas accompagnait ses fins de phrases, quelque chose d’argentin. Dieu, dans son paradis terrestre, aurait voulu, pour y compléter les Espèces, y mettre un bourgeois de province, il n’aurait pas fait de ses mains un type plus beau, plus complet que Philéas Beauvisage.
—J’admire le dévouement de ceux qui peuvent se jeter dans les orages de la vie politique... (hé! hé! hé!) il faut pour cela des nerfs que je n’ai pas. Qui nous eût dit en 1812, en 1813, qu’on en arriverait là... Moi, je ne doute plus de rien dans un temps où l’asphalte, le caoutchouc, les chemins de fer et la vapeur changent le sol, les redingotes et les distances. (Hé! hé! hé!)
Ces derniers mots furent largement assaisonnés de ce rire par lequel Philéas relevait les plaisanteries vulgaires dont se paient les bourgeois; mais il les accompagna d’un geste qu’il s’était rendu propre: il fermait le poing droit et l’insérait dans la paume arrondie de la main gauche en l’y frottant d’une façon joyeuse. Ce manége concordait à ses rires, dans les occasions fréquentes où il croyait avoir dit un trait d’esprit. Peut-être est-il superflu de dire que Philéas passait dans Arcis pour un homme aimable et charmant.
—Je tâcherai, répondit Simon Giguet, de dignement représenter...
—Les moutons de la Champagne, repartit vivement Achille Pigoult en interrompant son ami.
Le candidat dévora l’épigramme sans répondre, car il fut obligé d’aller au-devant de deux nouveaux électeurs.
L’un était le maître du Mulet, la meilleure auberge d’Arcis, et qui se trouve sur la Grande-Place, au coin de la rue de Brienne. Ce digne aubergiste, nommé Poupart, avait épousé la sœur d’un domestique attaché à la comtesse de Cinq-Cygne, le fameux Gothard, un des acteurs du procès criminel. Dans le temps, ce Gothard fut acquitté. Poupart, quoique l’un des habitants d’Arcis les plus dévoués aux Cinq-Cygne, avait été sondé depuis deux jours par le domestique du colonel Giguet avec tant de persévérance et d’habileté, qu’il croyait jouer un tour à l’ennemi des Cinq-Cygne en consacrant son influence à la nomination de Simon Giguet, et il venait de causer dans ce sens avec un pharmacien nommé Fromaget, qui, ne fournissant pas le château de Gondreville, ne demandait pas mieux que de cabaler contre les Keller.
Ces deux personnages de la petite bourgeoisie pouvaient, à la faveur de leurs relations, déterminer une certaine quantité de votes flottants, car ils conseillaient une foule de gens auxquels les opinions politiques des candidats étaient indifférentes. Aussi l’avocat s’empara-t-il de Poupart et livra-t-il le pharmacien Fromaget à son père, qui vint saluer les électeurs déjà venus.
Le sous-ingénieur de l’arrondissement, le secrétaire de la mairie, quatre huissiers, trois avoués, le greffier du tribunal et celui de la justice de paix, le receveur de l’enregistrement et celui des contributions, deux médecins rivaux de Varlet, le beau-frère de Grévin, un meunier nommé Laurent Coussard, et chef du parti républicain à Arcis, les deux adjoints à Philéas, le libraire-imprimeur d’Arcis, et une douzaine de bourgeois, entrèrent successivement et se promenèrent dans le jardin par groupes, en attendant que la réunion fût assez nombreuse pour qu’on pût ouvrir la séance. Enfin, à midi, cinquante personnes environ, toutes endimanchées, la plupart venues par curiosité pour voir les beaux salons dont on parlait tant dans tout l’arrondissement, s’assirent sur les siéges que madame Marion leur avait préparés. On laissa les fenêtres ouvertes, et bientôt il se fit un si profond silence, qu’on put entendre crier la robe de soie de madame Marion, qui ne put résister au plaisir de descendre au jardin et de se placer à un endroit d’où elle pouvait entendre les électeurs. La cuisinière, la femme de chambre et le domestique se tinrent dans la salle à manger et partagèrent les émotions de leurs maîtres.