—Mais, reprit l’orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n’eût jamais commandé la gendarmerie de l’Aube. Feu M. Marion n’eût jamais présidé de cour impériale sans l’appui du comte, de qui je serai toujours l’obligé, moi!... Vous trouverez donc naturel que je sois son avocat dans cette enceinte!... Enfin il est peu de personnes, dans notre arrondissement, qui n’aient reçu des bienfaits de cette famille... (Il se fit une rumeur.)

—Un candidat se met sur la sellette, et, reprit Achille avec feu, j’ai le droit d’interroger sa vie avant de l’investir de mes pouvoirs. Or, je ne veux pas d’ingratitude chez mon mandataire, car l’ingratitude est comme le malheur: l’une attire l’autre. Nous avons été, dites-vous, le marchepied des Keller: eh bien! ce que je viens d’entendre me fait craindre d’être le marchepied des Giguet. Nous sommes dans le siècle du positif, n’est-ce pas? Eh bien! examinons quels seront, pour l’arrondissement d’Arcis, les résultats de la nomination de Simon Giguet. On vous parle d’indépendance? Simon, que je maltraite comme candidat, est mon ami, comme il est celui de tous ceux qui m’écoutent, et je serai personnellement charmé de le voir devenir un orateur de la gauche, se placer entre Garnier-Pagès et Laffitte; mais qu’en reviendra-t-il à l’arrondissement?... L’arrondissement aura perdu l’appui du comte de Gondreville et celui des Keller... Nous avons tous besoin de l’un et des autres dans une période de cinq ans. On va voir la maréchale de Carigliano pour obtenir la réforme d’un gaillard dont le numéro est mauvais. On a recours au crédit des Keller dans bien des affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé le vieux comte de Gondreville prêt à nous rendre service: il suffit d’être d’Arcis pour entrer chez lui sans faire antichambre. Ces trois familles connaissent toutes les familles d’Arcis... Où est la caisse de la maison Giguet, et quelle sera son influence dans les ministères?... De quel crédit jouira-t-elle sur la place de Paris? S’il faut reconstruire en pierre notre méchant pont de bois, obtiendra-t-elle du département et de l’État les fonds nécessaires?... En nommant Charles Keller, nous continuons un pacte d’alliance et d’amitié qui, jusqu’aujourd’hui, ne nous a donné que des bénéfices. En nommant mon bon, mon excellent camarade de collége, mon digne ami Simon Giguet, nous réaliserons des pertes jusqu’au jour où il sera ministre! Je connais assez sa modestie pour croire qu’il ne me démentira pas si je doute de sa nomination très prochaine à ce poste!... (Rires.) Je suis venu dans cette réunion pour m’opposer à un acte que je regarde comme fatal à notre arrondissement. Charles Keller appartient à la cour! me dira-t-on. Eh! tant mieux! nous n’aurons pas à payer les frais de son apprentissage politique; il sait les affaires du pays, il connaît les nécessités parlementaires, il est plus près d’être homme d’État que mon ami Simon, qui n’a pas la prétention de s’être fait Pitt ou Talleyrand, dans notre petite ville d’Arcis...

—Danton en est sorti!... cria le colonel Giguet, furieux de cette improvisation pleine de justesse.

—Bravo!... Ce mot fut une acclamation; soixante personnes battirent des mains.

—Mon père a bien de l’esprit, dit tout bas Simon Giguet à Beauvisage.

—Je ne comprends pas qu’à propos d’une élection, dit le vieux colonel à qui le sang bouillait dans le visage et qui se leva soudain, on tiraille les liens qui nous unissent au comte de Gondreville. Mon fils tient sa fortune de sa mère, il n’a rien demandé au comte de Gondreville. Le comte n’aurait pas existé que Simon serait ce qu’il est: le fils d’un colonel d’artillerie qui doit ses grades à ses services, et un avocat dont les opinions n’ont pas varié. Je dirais tout haut au comte de Gondreville et en face: «Nous avons nommé votre gendre pendant vingt ans; aujourd’hui nous voulons faire voir qu’en le nommant nous agissions volontairement, et nous prenons un homme d’Arcis, afin de montrer que le vieil esprit de 1789, à qui vous avez dû votre fortune, vit toujours dans la patrie des Danton, des Malin, des Grévin, des Pigoult, des Marion...» Et voilà!

Et le vieillard s’assit. Il se fit alors un grand brouhaha. Achille ouvrit la bouche pour répliquer. Beauvisage, qui ne se serait pas cru président s’il n’avait pas agité sa sonnette, augmenta le tapage en réclamant le silence. Il était alors deux heures.

—Je prends la liberté de faire observer à l’honorable colonel Giguet, dont les sentiments sont faciles à comprendre, qu’il a pris de lui-même la parole; et c’est contre les usages parlementaires, dit Achille Pigoult.

—Je ne crois pas nécessaire de rappeler à l’ordre le colonel, dit Beauvisage. Il est père. (Le silence se rétablit.)

—Nous ne sommes pas venus ici, s’écria Fromaget, pour dire amen à tout ce que voudraient messieurs Giguet père et fils...