Si ce plan manquait, quand Cécile Beauvisage atteindrait à vingt-deux ans, en désespoir de cause, Grévin comptait consulter son ami Gondreville, qui lui choisirait à Paris un mari selon son cœur et son ambition, parmi les ducs de l’Empire.
X.—L’INCONNU.
Séverine trouva son père assis sur un banc de bois, au bout de sa terrasse, sous les lilas en fleur et prenant son café, car il était cinq heures et demie. Elle vit bien, à la douleur gravée sur la figure de son père, qu’il savait la nouvelle. En effet, le vieux pair de France venait d’envoyer un valet de chambre à son ami, en le priant de venir le voir. Jusqu’alors le vieux Grévin n’avait pas voulu trop encourager l’ambition de sa fille; mais en ce moment, au milieu de réflexions contradictoires qui se heurtaient dans sa triste méditation, son secret lui échappa.
—Ma chère enfant, lui dit-il, j’avais formé pour ton avenir les plus beaux et les plus fiers projets. La mort vient de les renverser. Cécile eût été vicomtesse Keller, car Charles, par mes soins, eût été nommé député d’Arcis, et il eût succédé quelque jour à la pairie de son père. Gondreville, ni sa fille madame Keller, n’auraient refusé les soixante mille francs de rente que Cécile a en dot, surtout avec la perspective de cent autres que vous aurez un jour... Tu aurais habité Paris avec ta fille, et tu y aurais joué ton rôle de belle-mère dans les hautes régions du pouvoir (madame Beauvisage fit un signe de satisfaction). Mais nous sommes atteints ici du coup qui frappe ce charmant jeune homme à qui l’amitié du prince royal était acquise déjà... Maintenant ce Simon Giguet, qui se pousse sur la scène politique, est un sot, un sot de la pire espèce, car il se croit un aigle... Vous êtes trop liés avec les Giguet et la maison Marion pour ne pas mettre beaucoup de formes à votre refus, et il faut refuser...
—Nous sommes, comme toujours, du même avis, mon père.
—Tout ceci m’oblige à voir mon vieux Malin, d’abord pour le consoler, puis pour le consulter. Cécile et toi, vous seriez malheureuses avec une vieille famille du faubourg Saint-Germain, on vous ferait sentir votre origine de mille façons: nous devons chercher quelque duc de la façon de Bonaparte, qui soit ruiné; nous serons à même d’avoir ainsi pour Cécile un beau titre, et nous la marierons séparée de biens. Tu peux dire que j’ai disposé de la main de Cécile, nous couperons court ainsi à toutes les demandes saugrenues comme celle d’Antonin Goulard. Le petit Vinet ne manquera pas de s’offrir, il serait préférable à tous les épouseurs qui viendront flairer la dot... Il a du talent, de l’intrigue, et il appartient aux Chargebœuf par sa mère; mais il a trop de caractère pour ne pas dominer sa femme, et il est assez jeune pour se faire aimer: tu périras entre ces deux sentiments-là, car je te sais par cœur, mon enfant!
—Je serai bien embarrassée ce soir, chez les Marion, dit Séverine.
—Eh bien! mon enfant, répondit Grévin, envoie-moi madame Marion, je lui parlerai, moi!
—Je savais bien, mon père, que vous pensiez à notre avenir, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il fût si brillant, dit madame Beauvisage en prenant les mains de son père et les lui baisant.
—J’y avais si profondément pensé, reprit Grévin, qu’en 1831, j’ai acheté un hôtel que tu connais, l’hôtel Beauséant. Madame Beauvisage fit un mouvement de surprise en apprenant ce secret si bien gardé, mais elle n’interrompit point son père.—Ce sera mon présent de noces, dit-il. En 1832, je l’ai loué pour sept ans à des Anglais, à raison de vingt-quatre mille francs; une jolie affaire, car il ne m’a coûté que trois cent vingt-cinq mille francs, et en voici près de deux cent mille de retrouvés. Le bail finit le 15 juillet de cette année.