Vous voyez, cher monsieur, que les aspirations politiques de M. Dorlange ne sont guère prises au sérieux et qu’on en pense à peu près ce que j’en augure moi-même. Je ne doute pas que vous lui écriviez prochainement pour le remercier de sa chaleur à vous protéger contre la calomnie. Ce courageux dévoûment m’a donné pour lui une vraie sympathie, et je vous verrai avec bien de la joie user de l’influence de votre ancienne amitié pour le détourner de la voie déplorable dans laquelle il est sur le point de s’engager. Je ne juge pas les autres travers que lui a prêtés Bixiou, qui est un homme bien tranchant et bien léger, et, comme Joseph Bridau, je serais disposé à les trouver assez véniels; mais une faute à jamais regrettable, c’est, selon moi, celle qu’il commettrait en abandonnant une carrière où il est déjà bien placé, pour aller se jeter dans la mêlée politique. Prêchez-le donc de toutes vos forces, de manière à le rattacher à son art. Vous êtes d’ailleurs vous-même intéressé à ce qu’il prenne ce parti, si vous tenez toujours à lui confier le travail dont il a jusqu’ici refusé de se charger.

Au sujet de l’explication que je vous conseillais d’avoir avec lui, je puis dire que votre tâche s’est singulièrement simplifiée. Je ne vous vois tenu à entrer dans aucun des détails qui pourraient être pour vous trop douloureux. Madame de l’Estorade, à laquelle j’ai parlé du rôle de médiatrice dont j’avais eu l’idée pour elle, accepte ce rôle très volontiers, et elle se fait fort, en une demi-heure de conversation, de dissiper tous les nuages qui peuvent exister de vous à votre ami.

Pendant que je vous écrivais cette longue lettre, j’avais envoyé prendre de ses nouvelles; on me les rapporte aussi bonnes que possible, et les médecins, à moins d’accidents extraordinaires et tout à fait imprévus, n’ont pas la moindre inquiétude sur son état. Il paraît d’ailleurs qu’il est l’objet d’un intérêt général, car, selon l’expression de mon domestique, on fait queue pour s’inscrire chez lui. Il faut dire aussi que M. de Rhétoré n’est pas aimé. Il a beaucoup de roideur avec très peu d’esprit. Quelle différence avec celle que nous avons tous dans nos plus chers souvenirs! Elle était simple et bonne, sans jamais déroger, et rien n’était comparable aux aimables qualités de son cœur, si ce n’est les grâces de son esprit.

IV.—LA COMTESSE RENÉE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, février 1839.

Rien de mieux vu que tout ce que vous m’écrivez, chère madame; ce qui était en effet très probable, c’est qu’à la prochaine rencontre, mon fâcheux ne marchanderait pas à m’aborder. Son héroïsme lui en donnait le droit, et la plus simple politesse lui en faisait un devoir. Sous peine d’être tenu pour le plus gauche des soupirants, il devait venir s’enquérir auprès de moi des suites qu’avait pu avoir pour la santé de Naïs et pour la mienne l’accident dans lequel il était intervenu. Mais, contre toutes les prévisions, s’obstinât-il à ne pas descendre de son nuage, sous l’inspiration de votre judicieux conseil, mon parti était résolûment pris. La montagne ne venant pas à moi, je m’en allais à la montagne; comme Hippolyte dans le récit de Théramène, je poussais droit au monstre et lui tirais à bout portant ma reconnaissance.

Comme vous, chère madame, j’en étais venue à comprendre que le côté vraiment dangereux de cette sotte obsession, c’était sa durée et l’éclat tôt ou tard inévitable dont elle me menaçait. Mes domestiques, mes enfants pouvant d’un moment à l’autre être mis dans le secret; les fâcheux commentaires auxquels il m’exposait s’il était surpris par des étrangers; mais par-dessus tout, l’idée de cette ridicule intrigue venant à être éventée par M. de l’Estorade, et le poussant à des extrémités que sa tête méridionale et les souvenirs de son passé militaire ne me faisaient que trop deviner; tout cela m’avait animée à un tel point que je ne saurais dire, et votre programme lui-même eût été dépassé.

Non-seulement j’acceptais la nécessité de parler à ce monsieur la première; mais sous le spécieux prétexte que mon mari entendait bien aller le remercier chez lui, je le mettais dans la nécessité de me décliner son nom et sa demeure; puis, pour peu qu’il fût un personnage sortable, dès le lendemain je lui adressais une invitation à dîner, décidée que j’étais ainsi à enfermer le loup dans la bergerie. Après tout, où était le danger? S’il avait seulement l’ombre du sens commun, en voyant toute ma façon d’être avec M. de l’Estorade, ma passion forcenée pour mes enfants, comme vous l’appelez plaisamment; en un mot, toute la sage économie de mon intérieur, ne devait-il pas reconnaître la vanité de son insistance? Dans tous les cas, qu’il s’acharnât ou non, ses ardeurs perdaient toujours leur dangereux caractère de plein vent. Si je devais être encore obsédée, je le serais du moins à domicile et n’aurais plus affaire qu’à une de ces entreprises courantes auxquelles, du plus au moins, nous sommes toutes exposées; et, au fait, ces pas glissants on finit toujours par en sortir à son honneur pour peu que l’on soit sérieusement honnête femme et que l’on ait quelque ressource dans l’esprit.

Ce n’est pas qu’en réalité ce parti ne me coûtât beaucoup. Le moment critique arrivé, je n’étais pas du tout sûre d’être pourvue de l’aplomb nécessaire pour prendre la situation de très haut, ainsi qu’il la fallait prendre. Néanmoins j’étais fermement résolue; et, vous me connaissez, ce que j’ai une fois arrêté, je l’exécute. Eh bien! chère madame, tout ce beau plan, tous mes frais de courage, tous vos frais de prévision, auront été en pure perte. Depuis votre dernière lettre, le médecin m’a mis la bride sur le cou; je suis donc sortie plusieurs fois, toujours majestueusement flanquée de mes enfants, pour que leur présence, dans le cas où j’aurais été forcée d’aborder la première, servît à corriger la crudité de ma démarche; mais, du coin de l’œil, j’ai eu beau regarder à tous les points de l’horizon, rien, absolument rien, ne m’est apparu qui ressemblât à un sauveur ou à un amoureux.

Que vous semble, madame, de cette nouvelle attitude? Tout à l’heure je parlais de pousser au monstre. Ce monsieur, en effet, voudrait-il se donner les airs d’en être un, et de l’espèce la plus dangereuse? Cette absence, comment l’interpréter? Admirable de clairvoyance et de perspicacité, aurait-il flairé le piége où nous comptions le prendre, et se tiendrait-il prudemment à distance? Serait-ce plus profond que cela? Cet homme, dans lequel je ne voulais pas reconnaître une ombre d’élégance, pousserait-il le raffinement et la délicatesse jusqu’à sacrifier sa fantaisie à la crainte de gâter sa belle action? Mais, sur ce pied, il y aurait vraiment à compter avec lui, et, mon cher monsieur de l’Estorade, il faudrait bien y prendre garde! Savez-vous que la rivalité d’un homme à si beaux sentiments finirait par être plus menaçante qu’elle n’en avait l’air au premier coup d’œil?