—Aussi, madame, me répondit-il d’un ton respectueux, ma soustraction frauduleuse n’aurait-elle été poussée que jusqu’au point où vous l’auriez soufferte. Bien que ma statue soit destinée à aller s’enfouir dans un oratoire de religieuses, je ne l’eusse pas mise en route sans avoir obtenu de vous l’agrément de la laisser dans l’état où elle était venue. J’aurais su, quand je l’aurais voulu, votre adresse, et vous confessant l’entraînement auquel j’avais cédé, je vous aurais supplié de venir visiter mon œuvre. Une fois en sa présence, dans le cas où une ressemblance trop exacte eût paru vous désobliger, je vous aurais dit ce que je dis encore aujourd’hui: qu’avec quelques coups de ciseau, je me charge de dérouter les yeux les plus exercés.

Il s’agissait bien, vraiment, d’atténuer la ressemblance! Mon mari, apparemment, trouvait qu’on ne l’avait pas serrée d’assez près, car, en ce moment, s’adressant à M. Dorlange:

—Monsieur, lui dit-il béatement, ne trouvez-vous pas que dans le nez de madame de l’Estorade, il y a quelque chose de plus fin?

Bouleversée que j’étais par tout cet imprévu, j’aurais, je crois, très mal plaidé la cause de M. Marie-Gaston; mais, dès les premiers mots que j’en touchai à M. Dorlange:

—Je sais, madame, me répondit-il, tout ce que vous pourriez me dire à la décharge de mon infidèle. Je ne lui pardonne pas, mais j’oublie. Les choses ayant tourné à ce que je manquasse de me faire tuer pour lui, il y aurait vraiment trop peu de logique à vouloir garder rancune. Néanmoins, pour ce qui est du monument de Ville-d’Avray, rien ne me décidera à m’en charger. J’ai déjà dit à M. de l’Estorade un empêchement qui, de jour en jour, se dessine pour moi plus absolu; je trouve d’ailleurs misérable que Marie-Gaston s’étudie ainsi à ruminer sa douleur, et je lui ai écrit dans ce sens. Il faut enfin qu’il soit homme, et qu’il demande à l’étude et au travail les consolations qui toujours peuvent en être attendues.

Le sujet de ma visite était épuisé, et je n’avais pas, pour le présent, l’espérance d’aller au fond de toutes les obscurités qu’il me faudra pourtant pénétrer. Au moment où je me levais pour partir:

—Puis-je compter, me demanda M. Dorlange, que vous n’exigerez pas à ma statue des dégradations trop considérables?

—C’est à mon mari, bien plus qu’à moi, à vous répondre; d’ailleurs, nous en reparlerons, car M. de l’Estorade espère bien que vous nous ferez l’honneur de votre visite.

M. Dorlange s’inclina en signe d’acquiescement respectueux, et nous sortîmes. Comme il nous reconduisait jusqu’à notre voiture, sans avoir osé, je pense, m’offrir son bras, je vins à me retourner pour appeler Naïs qui s’approchait imprudemment d’un chien des Pyrénées, couché dans la cour. J’aperçus alors, derrière le rideau d’une des fenêtres, la belle gouvernante, avidement occupée à me suivre des yeux. En se voyant surprise dans cette curiosité, elle ferma le rideau avec une brusquerie marquée.

—Allons, pensai-je, voilà cette fille jalouse de moi; craindrait-elle, par hasard, qu’au moins comme modèle, je ne lui fasse concurrence? En somme, je sortis d’une humeur massacrante; j’étais outrée contre Naïs, contre mon mari, et je fus sur le point de lui faire une scène à laquelle, bien certainement, il n’eût rien compris.