»Pauvre Lucien! cher ambitieux manqué, je songe à ton avenir! Va, tu regretteras plus d’une fois ton pauvre chien fidèle, cette bonne fille qui volait pour toi, qui se serait laissé traîner en cour d’assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était de rêver à tes plaisirs, de t’en inventer, qui avait de l’amour pour toi dans les cheveux, dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta ballerina dont tous les regards étaient autant de bénédictions; qui, durant six ans, n’a pensé qu’à toi, qui fut si bien ta chose que je n’ai jamais été qu’une émanation de ton âme comme la lumière est celle du soleil. Mais enfin, faute d’argent et d’honneur, hélas! je ne puis pas être ta femme... J’ai toujours pourvu à ton avenir en te donnant tout ce que j’ai... Viens aussitôt cette lettre reçue, et prends ce qui sera sous mon oreiller, car je me défie des gens de la maison...
»Vois-tu, je veux être belle en morte, je me coucherai, je m’étendrai dans mon lit, je me poserai, quoi! Puis je presserai la groseille contre le voile du palais, et je ne serai défigurée ni par des convulsions, ni par une posture ridicule.
»Je sais que madame de Sérisy s’est brouillée avec toi, rapport à moi; mais, vois-tu, mon chat, quand elle saura que je suis morte, elle te pardonnera, tu la cultiveras, elle te mariera bien, si les Grandlieu persistent dans leurs refus.
»Mon nini, je ne veux pas que tu fasses de grands hélas en apprenant ma mort. D’abord, je dois te dire que l’heure d’onze heures du lundi 13 mai n’est que la terminaison d’une longue maladie qui a commencé le jour où, sur la terrasse de Saint-Germain, vous m’avez rejetée dans mon ancienne carrière... On a mal à l’âme comme on a mal au corps. Seulement l’âme ne peut pas se laisser bêtement souffrir comme le corps, le corps ne soutient pas l’âme comme l’âme soutient le corps, et l’âme a le moyen de se guérir dans la réflexion qui fait recourir au litre de charbon des couturières. Tu m’as donné toute une vie avant-hier en me disant que si Clotilde te refusait encore, tu m’épouserais. C’eût été pour nous deux un grand malheur, je serais morte davantage, pour ainsi dire; car il y a des morts plus ou moins amères. Jamais le monde ne nous aurait acceptés.
»Voici deux mois que je réfléchis à bien des choses, va! Une pauvre fille est dans la boue, comme j’y étais avant mon entrée au couvent; les hommes la trouvent belle, ils la font servir à leurs plaisirs en se dispensant d’égards, ils la renvoient à pied après être allés la chercher en voiture; s’ils ne lui crachent pas à la figure, c’est qu’elle est préservée de cet outrage par sa beauté; mais moralement, ils font pis. Eh bien! que cette fille hérite de cinq à six millions, elle sera recherchée par des princes, elle sera saluée avec respect quand elle passera dans sa voiture, elle pourra choisir parmi les plus anciens écussons de France et de Navarre. Ce monde, qui nous aurait dit raca en voyant deux beaux êtres unis et heureux, a constamment salué madame de Staël, malgré ses farces, parce qu’elle avait deux cent mille livres de rentes. Le monde, qui plie devant l’argent ou la Gloire, ne veut pas plier devant le bonheur, ni devant la vertu; car j’aurais fait du bien... Oh! combien de larmes aurais-je séchées!... autant je crois que j’en ai versé! Oui, j’aurais voulu ne vivre que pour toi et pour la charité.
»Voilà les réflexions qui me rendent la mort adorable. Ainsi ne fais pas de lamentations, mon bon chat? Dis-toi souvent: il y a eu deux bonnes filles, deux belles créatures, qui toutes deux sont mortes pour moi, sans m’en vouloir, qui m’adoraient; élève dans ton cœur un souvenir à Coralie, à Esther, et va ton train! Te souviens-tu du jour où tu m’as montré vieille, ratatinée, en capote vert-melon, en douillette puce à taches de graisse noire, la maîtresse d’un poëte d’avant la Révolution, à peine réchauffée par le soleil, quoiqu’elle se fût mise en espalier aux Tuileries, et s’inquiétant d’un horrible carlin, le dernier des carlins! Tu sais, elle avait eu des laquais, des équipages, un hôtel! je t’ai dit alors:—Il vaut mieux mourir à trente ans! Eh bien! ce jour-là, tu m’as trouvée pensive, tu as fait des folies pour me distraire; et, entre deux baisers, je t’ai dit encore:—Tous les jours les jolies femmes sortent du spectacle avant la fin!... Eh bien! je n’ai pas voulu voir la dernière pièce, voilà tout...
»Tu dois me trouver bavarde, mais c’est mon dernier ragot. Je t’écris comme je te parlais, et je veux te parler gaiement. Les couturières qui se lamentent m’ont toujours fait horreur; tu sais que j’avais su bien mourir une fois déjà, à mon retour de ce fatal bal de l’Opéra, où l’on t’a dit que j’avais été fille!
»Oh! non, mon nini, ne donne jamais ce portrait, si tu savais avec quels flots d’amour je viens de m’abîmer dans tes yeux en les regardant avec ivresse pendant une pause que j’ai faite... tu penserais, en y reprenant l’amour que j’ai tâché d’incruster sur cet ivoire, que l’âme de ta biche aimée est là.
»Une morte qui demande l’aumône, en voilà du comique?... Allons, il faut savoir se tenir tranquille dans sa tombe.
»Tu ne sais pas combien ma mort paraîtrait héroïque aux imbéciles s’ils savaient que cette nuit Nucingen m’a offert deux millions si je voulais l’aimer comme je t’aimais. Il sera joliment volé quand il saura que je lui ai tenu parole en crevant de lui. J’ai tout tenté pour continuer à respirer l’air que tu respires. J’ai dit à ce gros voleur:—Voulez-vous être aimé, comme vous le demandez, je m’engagerai même à ne jamais revoir Lucien...—Que faut-il faire?... a-t-il demandé.—Donnez-moi deux millions pour lui?... Non! si tu avais vu sa grimace? Ah! j’en aurais ri, si ça n’avait pas été si tragique pour moi.—Évitez-vous un refus! lui ai-je dit. Je le vois, vous tenez plus à deux millions qu’à moi. Une femme est toujours bien aise de savoir ce qu’elle vaut, ai-je ajouté en lui tournant le dos.