Notre concurrent Beauvisage n’est pas seulement un ancien fabricant de bas et maintenant un maire exemplaire, il est aussi le modèle des époux, n’ayant jamais bronché devant sa femme qu’il respecte et admire. Tous les soirs, par ses ordres, il est couché avant dix heures, pendant que madame Beauvisage et sa fille vont dans ce qu’on est convenu d’appeler le monde à Arcis. Mais il n’est pire eau, comme on dit, que l’eau qui dort, de même que rien de moins chaste et de moins ordonné que la calme et tranquille Rossinante dans la rencontre rappelée il n’y a qu’un moment.
Tant il y a qu’en faisant dans sa ville la ronde dont chaque jour il a la louable habitude, Beauvisage, du haut du pont, vint à remarquer la Parisienne qui, le bras virilement tendu et le corps cambré gracieusement, se livrait à son occupation favorite. Un petit mouvement, d’une charmante impatience avec laquelle la jolie pêcheuse tirait sa ligne hors de l’eau quand le poisson n’avait pas mordu, fut peut-être le choc électrique qui retentit au cœur de ce magistrat jusqu’à ce jour irréprochable. Nul ne peut dire d’ailleurs comment la chose se fit et à quel moment précis. Je dois faire remarquer seulement qu’entre sa retraite du commerce des bonnets de coton et sa mairie, Beauvisage avait lui-même pratiqué l’art de la pêche à la ligne avec un talent distingué, et aujourd’hui il le pratiquerait certainement encore, n’était sa grandeur, qui, au rebours de Louis XIV, l’éloigne du rivage. Sans doute, il lui parut que la pauvre enfant ayant plus de bonne volonté que de science, ne s’y prenait pas comme il faut, et il n’est pas impossible, toute son administrée temporaire qu’elle soit, que l’idée de la remettre dans la bonne voie ait été la cause de son apparent désordre. Ce qu’il y a de certain, c’est que, venant à passer sur le pont, dans la compagnie de sa mère, mademoiselle Beauvisage s’écrie en véritable enfant terrible:
—Tiens, papa qui cause avec la Parisienne!
S’assurer, par un regard, de la monstruosité du fait, d’un pas précipité descendre la berge; arriver à portée de son mari qu’elle trouve la bouche riante avec un air heureux de mouton qui broute, le foudroyer d’un Que faites-vous donc là? à ne lui laisser d’autre refuge que l’Aube, et d’un air de reine lui intimer l’ordre de retraite, pendant que, d’abord étonnée, mademoiselle Chocardelle, devinant ce dont il s’agit, se livre aux éclats de la gaîté la moins mesurée; tel fut, madame, le procédé de madame Beauvisage, née Grévin, et si le procédé pouvait passer pour justifié, au moins ne fut-il pas habile, car, le soir même, la ville entière savait la catastrophe, et atteint et convaincu de mœurs déplorables, M. Beauvisage voyait une désertion nouvelle s’opérer dans la phalange déjà bien éclaircie de ses partisans.
Toutefois, le côté de Gondreville et Grévin tenait encore, et croiriez-vous, madame, que c’est encore à mademoiselle Antonia que nous devons le renversement de ce dernier rempart. Voici la marche du phénomène: la mère Marie-des-Anges voulait avoir avec le comte de Gondreville un entretien. Mais elle ne savait comment s’y prendre: le demander ne lui paraissait pas convenable. Ayant, à ce qu’il paraît, de dures choses à dire, elle ne voulait pas avoir fait venir exprès ce vieillard chez elle; ce procédé lui paraissait blesser trop cruellement la charité. D’ailleurs, dites à bout portant, les choses comminatoires cabrent aussi souvent qu’elles effrayent, tandis que, glissées, comme on dit, en douceur, elles sont bien autrement sûres de leur effet. Cependant, le temps s’écoulait, car l’élection est pour demain dimanche, et ce soir la réunion préparatoire. La pauvre chère dame ne savait vraiment à quel parti s’arrêter quand elle apprend quelque chose d’assez flatteur pour son amour-propre. Une jolie pécheresse, venue à Arcis dans la pensée de faire financer Keller, le gendre de Gondreville, a entendu parler des vertus, de la bonté inépuisable, de la verte vieillesse de la mère Marie-des-Anges, enfin de tout ce qu’on dit d’elle dans le pays dont elle est, après Danton, la seconde curiosité, et le plus grand regret de cette fille c’est de n’oser point demander à être admise en sa présence. Une heure après, le mot suivant était remis à l’hôtel de la Poste: «Mademoiselle, on dit que vous désirez me voir et que vous ne savez comment vous y prendre. Rien pourtant n’est plus facile: sonner à la porte de ma grave maison, me demander à la sœur tourière, n’avoir pas trop peur de ma robe noire et de ma vieille figure, et ne pas croire que j’impose mes conseils aux jolies filles qui ne me les demandent pas, et qui peuvent être un jour de bien plus grandes saintes que moi. Voilà tout le mystère d’une entrevue avec la mère Marie-des-Anges, qui vous salue en Notre-Seigneur Jésus-Christ. †.»
Vous comprenez, madame, qu’à une invitation si gracieusement faite, on ne résiste pas: et bientôt, dans la toilette la plus sévère qu’elle eût pu imaginer, mademoiselle Antonia était rendue au couvent. Je voudrais bien pouvoir vous dire tout le détail de cette entrevue, qui, à coup sûr, dut être curieuse; mais personne n’y assistait, et l’on n’a rien pu en savoir que ce qui a été conté par la brebis égarée, laquelle en revint émue et touchée jusqu’aux larmes. Comme le journaliste voulait la plaisanter sur ses airs de nouvelle convertie:
—Tiens! tais-toi, lui répondit mademoiselle Antonia, tu n’as jamais de ta vie écrit une phrase pareille.
—Voyons la phrase!
—Allez, mon enfant, m’a dit cette bonne vieille, les voies de Dieu sont bien belles et bien peu connues, et souvent dans une Madeleine il y a plus l’étoffe d’une sainte que dans une religieuse.
Et je dois constater, madame, qu’en répétant ces belles paroles, la voix de la pauvre fille s’altéra et qu’elle fut forcée de porter son mouchoir à ses yeux. Le journaliste, lui, un de ces misérables, la honte de la presse, qui ne doivent pas être plus confondus avec elle qu’un mauvais prêtre avec la religion, le journaliste se mit à rire, et, avisant aussitôt un danger: