A la Force, cette comédie avait obtenu d’abord un succès d’autant plus complet que le chef de la Sûreté (abréviation de ces mots chef de la brigade de police de sûreté), Bibi-Lupin, qui jadis avait arrêté Jacques Collin dans la pension bourgeoise de madame Vauquer, était en mission dans les départements, et suppléé par un agent désigné comme le successeur de Bibi-Lupin et à qui le forçat était inconnu.
Bibi-Lupin, ancien forçat, compagnon de Jacques Collin au bagne, était son ennemi personnel. Cette inimitié prenait sa source dans des querelles où Jacques Collin avait toujours eu le dessus, et dans la suprématie exercée par Trompe-la-Mort sur ses compagnons. Enfin, Jacques Collin avait été pendant dix ans la Providence des forçats libérés, leur chef, leur conseil à Paris, leur dépositaire et par conséquent l’antagoniste de Bibi-Lupin.
Donc, quoique mis au secret, il comptait sur le dévouement intelligent et absolu d’Asie, son bras droit, et peut-être sur Paccard son bras gauche, qu’il se flattait de retrouver à ses ordres une fois que le soigneux lieutenant aurait mis à l’abri les sept cent cinquante mille francs volés. Telle était la raison de l’attention surhumaine avec laquelle il embrassait tout sur sa route. Chose étrange! cet espoir allait être pleinement satisfait.
Les deux puissantes murailles de l’arcade Saint-Jean étaient revêtues à six pieds de hauteur d’un manteau de boue permanent produit par les éclaboussures du ruisseau; car les passants n’avaient alors, pour se garantir du passage incessant des voitures et de ce qu’on appelait les coups de pied de charrette, que des bornes depuis longtemps éventrées par les moyeux des roues. Plus d’une fois la charrette d’un carrier avait broyé là des gens inattentifs. Tel fut Paris pendant longtemps et dans beaucoup de quartiers. Ce détail peut faire comprendre l’étroitesse de l’arcade Saint-Jean et combien il était facile de l’encombrer. Qu’un fiacre vînt à y entrer par la place de Grève, pendant qu’une marchande dite des quatre-saisons y poussait sa petite voiture à bras pleine de pommes par la rue du Martroi, la troisième voiture qui survenait occasionnait alors un embarras. Les passants se sauvaient effrayés en cherchant une borne qui pût les préserver de l’atteinte des anciens moyeux, dont la longueur était si démesurée qu’il a fallu des lois pour les rogner. Quand le panier à salade arriva, l’arcade était barrée par une de ces marchandes des quatre-saisons dont le type est d’autant plus curieux qu’il en existe encore des exemplaires dans Paris, malgré le nombre croissant des boutiques de fruitières. C’était si bien la marchande des rues, qu’un sergent de ville, si l’institution en avait été créée alors, l’eût laissée circuler sans lui faire exhiber son permis, malgré sa physionomie sinistre qui suait le crime. La tête, couverte d’un méchant mouchoir de coton à carreaux en loques, était hérissée de mèches rebelles qui montraient des cheveux semblables à des poils de sanglier. Le cou rouge et ridé faisait horreur, et le fichu ne déguisait pas entièrement une peau tannée par le soleil, par la poussière et par la boue. La robe était comme une tapisserie. Les souliers grimaçaient à faire croire qu’ils se moquaient de la figure aussi trouée que la robe. Et quelle pièce d’estomac!... un emplâtre eût été moins sale. A dix pas, cette guenille ambulante et fétide devait affecter l’odorat des gens délicats. Les mains avaient fait cent moissons! Ou cette femme revenait d’un sabbat allemand, ou elle sortait d’un dépôt de mendicité. Mais quels regards!... quelle audacieuse intelligence, quelle vie contenue quand les rayons magnétiques de ses yeux et ceux de Jacques Collin se rejoignirent pour échanger une idée!
—Range-toi donc, vieil hospice à vermine!... cria le postillon d’une voix rauque.
—Ne vas-tu pas m’écraser, hussard de la guillotine, répondit-elle, ta marchandise ne vaut pas la mienne.
Et en essayant de se serrer entre deux bornes pour livrer passage, la marchande embarrassa la voie pendant le temps nécessaire à l’accomplissement de son projet.
—O Asie! se dit Jacques Collin qui reconnut sur-le-champ sa complice, tout va bien.
Le postillon échangeait toujours des aménités avec Asie, et les voitures s’accumulaient dans la rue du Martroi.
—Ahé!... pecairé fermati. Souni là. Vedrem!... s’écria la vieille Asie avec ces intonations illinoises particulières aux marchandes des rues qui dénaturent si bien leurs paroles qu’elles deviennent des onomatopées compréhensibles seulement pour les Parisiens.