«—Monsieur le comte, dit Cérizet, je suis envoyé par un monsieur Charles Claparon, ancien banquier.—Ah! que me veut-il, le pauvre diable?...—Mais il est devenu votre créancier pour une somme de trois mille deux cents francs soixante-quinze centimes, en capital, intérêts et frais...—La créance Coutelier, dit Maxime qui savait ses affaires comme un pilote connaît sa côte.—Oui, monsieur le comte, répond Cérizet en s’inclinant. Je viens savoir quelles sont vos intentions?—Je ne paierai cette créance qu’à ma fantaisie, répondit Maxime en sonnant pour faire venir Suzon. Claparon est bien osé d’acheter une créance sur moi sans me consulter! j’en suis fâché pour lui, qui, pendant si longtemps, s’est si bien comporté comme l’homme de paille de mes amis. Je disais de lui: Vraiment il faut être imbécile pour servir, avec si peu de gages et tant de fidélité, des hommes qui se bourrent de millions. Eh bien! il me donne là une preuve de sa bêtise... Oui, les hommes méritent leur sort! on chausse une couronne ou un boulet! on est millionnaire ou portier, et tout est juste. Que voulez-vous, mon cher? Moi, je ne suis pas un roi, je tiens à mes principes. Je suis sans pitié pour ceux qui me font des frais ou qui ne savent pas leur métier de créancier. Suzon, mon thé! Tu vois monsieur?... dit-il au valet de chambre. Eh bien! tu t’es laissé attraper, mon pauvre vieux. Monsieur est un créancier, tu aurais dû le reconnaître à ses bottes. Ni mes amis, ni des indifférents qui ont besoin de moi, ni mes ennemis, ne viennent me voir à pied. Mon cher monsieur Cérizet, vous comprenez! Vous n’essuierez plus vos bottes sur mon tapis, dit-il en regardant la crotte qui blanchissait les semelles de son adversaire... Vous ferez mes compliments de condoléance à ce pauvre Boniface de Claparon, car je mettrai cette affaire-là dans le Z.—(Tout cela se disait d’un ton de bonhomie à donner la colique à de vertueux bourgeois.)—Vous avez tort, monsieur le comte, répondit Cérizet en prenant un petit ton péremptoire, nous serons payés intégralement, et d’une façon qui pourra vous contrarier. Aussi venais-je amicalement à vous, comme cela se doit entre gens bien élevés...—Ah! vous l’entendez ainsi?...» reprit Maxime, que cette dernière prétention du Cérizet mit en colère. Dans cette insolence, il y avait de l’esprit à la Talleyrand, si vous avez bien saisi le contraste des deux costumes et des deux hommes. Maxime fronça les sourcils et arrêta son regard sur le Cérizet, qui non seulement soutint ce jet de rage froide, mais encore qui y répondit par cette malice glaciale que distillent les yeux fixes d’une chatte.—«Eh bien! monsieur, sortez...—Eh bien! adieu, monsieur le comte. Avant six mois nous serons quittes.—Si vous pouvez me voler le montant de votre créance, qui, je le reconnais, est légitime, je serai votre obligé, monsieur, répondit Maxime, vous m’aurez appris quelque précaution nouvelle à prendre.... Bien votre serviteur...—Monsieur le comte, dit Cérizet, c’est moi qui suis le vôtre.» Ce fut net, plein de force et de sécurité de part et d’autre. Deux tigres, qui se consultent avant de se battre devant une proie, ne seraient pas plus beaux, ni plus rusés, que le furent alors ces deux natures aussi rouées l’une que l’autre, l’une dans son impertinente élégance, l’autre sous son harnais de fange.—Pour qui pariez-vous?... dit Desroches qui regarda son auditoire surpris d’être si profondément intéressé.

—En voilà une d’histoire!... dit Malaga. Oh! je vous en prie, allez, mon cher, ça me prend au cœur.

—Entre deux chiens de cette force, il ne doit se passer rien de vulgaire, dit la Palferine.

—Bah! je parie le mémoire de mon menuisier qui me scie, que le petit crapaud a enfoncé Maxime, s’écria Malaga.

—Je parie pour Maxime, dit Cardot, on ne l’a jamais pris sans vert.

Desroches fit une pause en avalant un petit verre que lui présenta la Lorette.

—Le cabinet de lecture de mademoiselle Chocardelle, reprit Desroches, était situé rue Coquenard, à deux pas de la rue Pigale, où demeurait Maxime. Ladite demoiselle Chocardelle occupait un petit appartement donnant sur un jardin, et séparé de sa boutique par une grande pièce obscure où se trouvaient les livres. Antonia faisait tenir le cabinet par sa tante...

—Elle avait déjà sa tante?... s’écria Malaga. Diable! Maxime faisait bien les choses.

—C’était, hélas! sa vraie tante, reprit Desroches, nommée... attendez!...

—Ida Bonamy... dit Bixiou.