—Si le cousin fait quelque sottise, dit Pille-miche, ce sera par ignorance.
—De quelque manière qu’un malheur vienne, s’écria Marche-à-terre d’un son de voix qui fit trembler la voûte, je ne le manquerai pas. —Tu m’en réponds, ajouta-t-il en se tournant vers Pille-miche, car s’il tombe en faute, je m’en prendrai à ce qui double ta peau de bique.
—Mais, sous votre respect, monsieur Marche-à-terre, reprit Galope-chopine, est-ce qu’il ne vous est pas souvent arrivé de croire que les contre-chuins étaient des chuins.
—Mon ami, répliqua Marche-à-terre d’un ton sec, que ça ne t’arrive plus, ou je te couperais en deux comme un navet. Quant aux envoyés du Gars, ils auront son gant. Mais, depuis cette affaire de la Vivetière, la Grande Garce y boute un ruban vert.
Pille-miche poussa vivement le coude de son camarade en lui montrant d’Orgemont qui feignait de dormir; mais Marche-à-terre et Pille-miche savaient par expérience que personne n’avait encore sommeillé au coin de leur feu; et, quoique les dernières paroles dites à Galope-chopine eussent été prononcées à voix basse, comme elles pouvaient avoir été comprises par le patient, les quatre Chouans le regardèrent tous pendant un moment et pensèrent sans doute que la peur lui avait ôté l’usage de ses sens. Tout à coup, sur un léger signe de Marche-à-terre, Pille-miche ôta les souliers et les bas de d’Orgemont, Mène-à-bien et Galope-chopine le saisirent à bras-le-corps, le portèrent au feu; puis Marche-à-terre prit un des liens du fagot, et attacha les pieds de l’avare à la crémaillère. L’ensemble de ces mouvements et leur incroyable célérité firent pousser à la victime des cris qui devinrent déchirants quand Pille-miche eut rassemblé des charbons sous les jambes.
—Mes amis, mes bons amis, s’écria d’Orgemont, vous allez me faire mal, je suis chrétien comme vous.
—Tu mens par ta gorge, lui répondit Marche-à-terre. Ton frère a renié Dieu. Quant à toi, tu as acheté l’abbaye de Juvigny. L’abbé Gudin dit que l’on peut, sans scrupule, rôtir les apostats.
—Mais, mes frères en Dieu, je ne refuse pas de vous payer.
—Nous t’avions donné quinze jours, deux mois se sont passés, et voilà Galope-chopine qui n’a rien reçu.
—Tu n’as donc rien reçu, Galope-chopine? demanda l’avare avec désespoir.