—Je ne veux pas des francs, reprit Marche-à-terre, il nous faut des livres. Les écus de ta République ont des figures païennes qui n’auront jamais cours.

—Ils sont en livres, en bons louis d’or. Mais déliez-moi, déliez-moi... vous savez où est ma vie... mon trésor.

Les quatre Chouans se regardèrent en cherchant celui d’entre eux auquel ils pouvaient se fier pour l’envoyer déterrer la somme. En ce moment, cette cruauté de cannibales fit tellement horreur à mademoiselle de Verneuil, que, sans savoir si le rôle que lui assignait sa figure pâle la préserverait encore de tout danger, elle s’écria courageusement d’un son de voix grave: —Ne craignez-vous pas la colère de Dieu? Détachez-le, barbares!

Les Chouans levèrent la tête, ils aperçurent dans les airs des yeux qui brillaient comme deux étoiles, et s’enfuirent épouvantés. Mademoiselle de Verneuil sauta dans la cuisine, courut à d’Orgemont, le tira si violemment du feu, que les liens du fagot cédèrent; puis, du tranchant de son poignard, elle coupa les cordes avec lesquelles il avait été garrotté. Quand l’avare fut libre et debout, la première expression de son visage fut un rire douloureux, mais sardonique.

—Allez, allez au pommier, brigands! dit-il. Oh! oh! voilà deux fois que je les leurre; aussi ne me reprendront-ils pas une troisième!

En ce moment, une voix de femme retentit au dehors.

Un esprit! un esprit! criait madame du Gua, imbéciles, c’est elle. Mille écus à qui m’apportera la tête de cette catin!

Mademoiselle de Verneuil pâlit; mais l’avare sourit, lui prit la main, l’attira sous le manteau de la cheminée, l’empêcha de laisser les traces de son passage en la conduisant de manière à ne pas déranger le feu qui n’occupait qu’un très-petit espace; il fit partir un ressort, la plaque de fonte s’enleva; et quand leurs ennemis communs rentrèrent dans le caveau, la lourde porte de la cachette était déjà retombée sans bruit. La Parisienne comprit alors le but des mouvements de carpe qu’elle avait vu faire au malheureux banquier.

—Voyez-vous, madame, s’écria Marche-à-terre, l’esprit a pris le Bleu pour compagnon.

L’effroi dut être grand, car ces paroles furent suivies d’un si profond silence, que d’Orgemont et sa compagne entendirent les Chouans prononçant à voix basse: —Ave Sancta Anna Auriaca gratiâ plena, Dominus tecum, etc.