—Je suis trahie, trompée, abusée, jouée, rouée, perdue, et je veux le tuer, le déchirer. Mais oui, il y avait toujours dans ses manières un mépris qu’il cachait mal, et que je ne voulais pas voir! Oh! j’en mourrai! —Sotte que je suis, dit-elle en riant, il vient, j’ai la nuit pour lui apprendre que, mariée ou non, un homme qui m’a possédée ne peut plus m’abandonner. Je lui mesurerai la vengeance à l’offense, et il périra désespéré. Je lui croyais quelque grandeur dans l’âme, mais c’est sans doute le fils d’un laquais! Il m’a certes bien habilement trompée, car j’ai peine à croire encore que l’homme capable de me livrer à Pille-miche sans pitié puisse descendre à des fourberies dignes de Scapin. Il est si facile de se jouer d’une femme aimante, que c’est la dernière des lâchetés. Qu’il me tue, bien; mais mentir, lui que j’avais tant grandi! A l’échafaud! à l’échafaud! Ah! je voudrais le voir guillotiner. Suis-je donc si cruelle? Il ira mourir couvert de caresses, de baisers qui lui auront valu vingt ans de vie...
—Marie, reprit Francine avec une douceur angélique, comme tant d’autres, soyez victime de votre amant, mais ne vous faites ni sa maîtresse ni son bourreau. Gardez son image au fond de votre cœur, sans vous la rendre à vous-même cruelle. S’il n’y avait aucune joie dans un amour sans espoir, que deviendrions-nous, pauvres femmes que nous sommes! Ce Dieu, Marie, auquel vous ne pensez jamais, nous récompensera d’avoir obéi à notre vocation sur la terre: aimer et souffrir!
—Petite chatte, répondit mademoiselle de Verneuil en caressant la main de Francine, ta voix est bien douce et bien séduisante! La raison a bien des attraits sous ta forme! Je voudrais bien t’obéir...
—Vous lui pardonnez, vous ne le livrerez pas!
—Tais-toi, ne me parle plus de cet homme-là. Comparé à lui, Corentin est une noble créature. Me comprends-tu?
Elle se leva en cachant sous une figure horriblement calme, et l’égarement qui la saisit et une soif inextinguible de vengeance. Sa démarche lente et mesurée annonçait je ne sais quoi d’irrévocable dans ses résolutions. En proie à ses pensées, dévorant son injure, et trop fière pour avouer le moindre de ses tourments, elle alla au poste de la porte Saint-Léonard pour y demander la demeure du commandant. A peine était-elle sortie de sa maison que Corentin y entra.
—Oh! monsieur Corentin, s’écria Francine, si vous vous intéressez à ce jeune homme, sauvez-le, mademoiselle va le livrer. Ce misérable papier a tout détruit.
Corentin prit négligemment la lettre en demandant: —Et où est-elle allée?
—Je ne sais.
—Je cours, dit-il, la sauver de son propre désespoir.