Elle s’assit sur la roche qui avait servi de siége au marquis, et attendit en silence l’arrivée de la voiture. Ce n’était pas un des moindres phénomènes de l’époque que cette jeune dame noble jetée par de violentes passions dans la lutte des monarchies contre l’esprit du siècle, et poussée par la vivacité de ses sentiments à des actions dont pour ainsi dire elle n’était pas complice; semblable en cela à tant d’autres qui furent entraînées par une exaltation souvent fertile en grandes choses. Comme elle, beaucoup de femmes jouèrent des rôles ou héroïques ou blâmables dans cette tourmente. La cause royaliste ne trouva pas d’émissaires ni plus dévoués ni plus actifs que ces femmes, mais aucune des héroïnes de ce parti ne paya les erreurs du dévouement, ou le malheur de ces situations interdites à leur sexe, par une expiation aussi terrible que le fut le désespoir de cette dame, lorsque, assise sur le granit de la route, elle ne put refuser son admiration au noble dédain et à la loyauté du jeune chef. Insensiblement, elle tomba dans une profonde rêverie. D’amers souvenirs lui firent désirer l’innocence de ses premières années et regretter de n’avoir pas été une victime de cette révolution dont la marche, alors victorieuse, ne pouvait pas être arrêtée par de si faibles mains.
La voiture qui entrait pour quelque chose dans l’attaque des Chouans avait quitté la petite ville d’Ernée quelques instants avant l’escarmouche des deux partis. Rien ne peint mieux un pays que l’état de son matériel social. Sous ce rapport, cette voiture mérite une mention honorable. La Révolution elle-même n’eut pas le pouvoir de la détruire, elle roule encore de nos jours. Lorsque Turgot remboursa le privilége qu’une compagnie obtint sous Louis XIV de transporter exclusivement les voyageurs par tout le royaume, et qu’il institua les entreprises nommées les turgotines, les vieux carrosses des sieurs de Vouges, Chanteclaire et veuve Lacombe refluèrent dans les provinces. Une de ces mauvaises voitures établissait donc la communication entre Mayenne et Fougères. Quelques entêtés l’avaient jadis nommée, par antiphrase, la turgotine, pour singer Paris ou en haine d’un ministre qui tentait des innovations. Cette turgotine était un méchant cabriolet à deux roues très-hautes, au fond duquel deux personnes un peu grasses auraient difficilement tenu. L’exiguïté de cette frêle machine ne permettant pas de la charger beaucoup, et le coffre qui formait le siége étant exclusivement réservé au service de la poste, si les voyageurs avaient quelque bagage, ils étaient obligés de le garder entre leurs jambes déjà torturées dans une petite caisse que sa forme faisait assez ressembler à un soufflet. Sa couleur primitive et celle des roues fournissaient aux voyageurs une insoluble énigme. Deux rideaux de cuir, peu maniables malgré de longs services, devaient protéger les patients contre le froid et la pluie. Le conducteur, assis sur une banquette semblable à celle des plus mauvais coucous parisiens, participait forcément à la conversation par la manière dont il était placé entre ses victimes bipèdes et quadrupèdes. Cet équipage offrait de fantastiques similitudes avec ces vieillards décrépits qui ont essuyé bon nombre de catarrhes, d’apoplexies, et que la mort semble respecter, il geignait en marchant, il criait par moments. Semblable à un voyageur pris par un lourd sommeil, il se penchait alternativement en arrière et en avant, comme s’il eût essayé de résister à l’action violente de deux petits chevaux bretons qui le traînaient sur une route passablement raboteuse. Ce monument d’un autre âge contenait trois voyageurs qui, à la sortie d’Ernée, où l’on avait relayé, continuèrent avec le conducteur une conversation entamée avant le relais.
—Comment voulez-vous que les Chouans se soient montrés par ici? disait le conducteur. Ceux d’Ernée viennent de me dire que le commandant Hulot n’a pas encore quitté Fougères.
—Oh! oh! l’ami, lui répondit le moins âgé des voyageurs, tu ne risques que ta carcasse! Si tu avais, comme moi, trois cents écus sur toi, et que tu fusses connu pour être un bon patriote, tu ne serais pas si tranquille.
—Vous êtes en tout cas bien bavard, répondit le conducteur en hochant la tête.
—Brebis comptées, le loup les mange, répondit le second personnage.
Ce dernier, vêtu de noir, paraissait avoir une quarantaine d’années et devait être quelque recteur des environs. Son menton s’appuyait sur un double étage, et son teint fleuri devait appartenir à l’ordre ecclésiastique. Quoique gros et court, il déployait une certaine agilité chaque fois qu’il fallait descendre de voiture ou y remonter.
—Seriez-vous des Chouans, s’écria l’homme aux trois cents écus dont l’opulente peau de bique couvrait un pantalon de bon drap et une veste fort propre qui annonçaient quelque riche cultivateur. Par l’âme de saint Robespierre, je jure que vous seriez mal reçus.
Puis, il promena ses yeux gris du conducteur au voyageur, en leur montrant deux pistolets à sa ceinture.
—Les Bretons n’ont pas peur de cela, dit avec dédain le recteur. D’ailleurs avons-nous l’air d’en vouloir à votre argent?