—Il fait encore froid le soir, dit Benassis, le feu se voit avec plaisir.

Genestas, devenu pensif, commençait à s’expliquer l’insouciance du médecin pour les choses ordinaires de la vie.

—Monsieur, lui dit-il, vous avez une âme vraiment citoyenne, et je m’étonne qu’après avoir accompli tant de choses, vous n’ayez pas tenté d’éclairer le gouvernement.

Benassis se mit à rire, mais doucement et d’un air triste.

—Écrire quelque mémoire sur les moyens de civiliser la France, n’est-ce pas? Avant vous, monsieur Gravier me l’avait dit, monsieur. Hélas! on n’éclaire pas un gouvernement, et, de tous les gouvernements, le moins susceptible d’être éclairé est celui qui croit répandre des lumières. Sans doute ce que nous avons fait pour ce Canton, tous les maires devraient le faire pour le leur, le magistrat municipal pour sa ville, le Sous-préfet pour l’Arrondissement, le Préfet pour le Département, le ministre pour la France, chacun dans la sphère d’intérêt où il agit. Là où j’ai persuadé de construire un chemin de deux lieues, l’un achèverait une route, l’autre un canal; là où j’ai encouragé la fabrication des chapeaux de paysan, le ministre soustrairait la France au joug industriel de l’étranger, en encourageant quelques manufactures d’horlogerie, en aidant à perfectionner nos fers, nos aciers, nos limes ou nos creusets, à cultiver la soie ou le pastel. En fait de commerce, encouragement ne signifie pas protection. La vraie politique d’un pays doit tendre à l’affranchir de tout tribut envers l’étranger, mais sans le secours honteux des douanes et des prohibitions. L’industrie ne peut être sauvée que par elle-même, la concurrence est sa vie. Protégée, elle s’endort; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, il se sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l’Angleterre, car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les productions agricoles à des prix qui maintiennent l’abaissement du salaire industriel: là devrait tendre l’administration en France, car là est toute la question moderne. Mon cher monsieur, cette étude n’a pas été le but de ma vie, la tâche que je me suis tardivement donnée est accidentelle. Puis de telles choses sont trop simples pour qu’on en compose une science, elles n’ont rien d’éclatant ni de théorique, elles ont le malheur d’être tout bonnement utiles. Enfin l’on ne va pas vite en besogne. Pour obtenir un succès en ce genre, il faut trouver tous les matins en soi la même dose du courage le plus rare et en apparence le plus aisé, le courage du professeur répétant sans cesse les mêmes choses, courage peu récompensé. Si nous saluons avec respect l’homme qui, comme vous, a versé son sang sur un champ de bataille, nous nous moquons de celui qui use lentement le feu de sa vie à dire les mêmes paroles à des enfants du même âge. Le bien obscurément fait ne tente personne. Nous manquons essentiellement de la vertu civique avec laquelle les grands hommes des anciens jours rendaient service à la patrie, en se mettant au dernier rang quand ils ne commandaient pas. La maladie de notre temps est la supériorité. Il y a plus de saints que de niches. Voici pourquoi. Avec la monarchie nous avons perdu l’honneur, avec la religion de nos pères la vertu chrétienne, avec nos infructueux essais du gouvernement le patriotisme. Ces principes n’existent plus que partiellement, au lieu d’animer les masses, car les idées ne périssent jamais. Maintenant, pour étayer la société, nous n’avons d’autre soutien que l’égoïsme. Les individus croient en eux. L’avenir, c’est l’homme social; nous ne voyons plus rien au delà. Le grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se servira sans doute de l’individualisme pour refaire la nation; mais en attendant cette régénération, nous sommes dans le siècle des intérêts matériels et du positif. Ce dernier mot est celui de tout le monde. Nous sommes tous chiffrés, non d’après ce que nous valons, mais d’après ce que nous pesons. S’il est en veste, l’homme d’énergie obtient à peine un regard. Ce sentiment a passé dans le gouvernement. Le ministre envoie une chétive médaille au marin qui sauve au péril de ses jours une douzaine d’hommes, il donne la croix d’honneur au député qui lui vend sa voix. Malheur au pays ainsi constitué! Les nations, de même que les individus, ne doivent leur énergie qu’à de grands sentiments. Les sentiments d’un peuple sont ses croyances. Au lieu d’avoir des croyances, nous avons des intérêts. Si chacun ne pense qu’à soi et n’a de foi qu’en lui-même, comment voulez-vous rencontrer beaucoup de courage civil, quand la condition de cette vertu consiste dans le renoncement à soi-même? Le courage civil et le courage militaire procèdent du même principe. Vous êtes appelés à donner votre vie d’un seul coup, la nôtre s’en va goutte à goutte. De chaque côté, mêmes combats sous d’autres formes. Il ne suffit pas d’être homme de bien pour civiliser le plus humble coin de terre, il faut encore être instruit; puis l’instruction, la probité, le patriotisme, ne sont rien sans la volonté ferme avec laquelle un homme doit se détacher de tout intérêt personnel pour se vouer à une pensée sociale. Certes, la France renferme plus d’un homme instruit, plus d’un patriote par Commune; mais je suis certain qu’il n’existe pas dans chaque Canton un homme qui, à ces précieuses qualités, joigne le vouloir continu, la pertinacité du maréchal battant son fer. L’homme qui détruit et l’homme qui construit sont deux phénomènes de volonté; l’un prépare, l’autre achève l’œuvre. Le premier apparaît comme le génie du mal, et le second semble être le génie du bien. A l’un la gloire, à l’autre l’oubli. Le mal possède une voix éclatante qui réveille les âmes vulgaires et les remplit d’admiration, tandis que le bien est longtemps muet. L’amour-propre humain a bientôt choisi le rôle le plus brillant. Une œuvre de paix, accomplie sans arrière-pensée individuelle, ne sera donc jamais qu’un accident, jusqu’à ce que l’éducation ait changé les mœurs de la France. Quand ces mœurs seront changées, quand nous serons tous de grands citoyens, ne deviendrons-nous pas, malgré les aises d’une vie triviale, le peuple le plus ennuyeux, le plus ennuyé, le moins artiste, le plus malheureux qu’il y aura sur la terre? Ces grandes questions, il ne m’appartient pas de les décider, je ne suis pas à la tête du pays. A part ces considérations, d’autres difficultés s’opposent encore à ce que l’administration ait des principes exacts. En fait de civilisation, monsieur, rien n’est absolu. Les idées qui conviennent à une contrée sont mortelles dans une autre, et il en est des intelligences comme des terrains. Si nous avons tant de mauvais administrateurs, c’est que l’administration, comme le goût, procède d’un sentiment très-élevé, très-pur. En ceci le génie vient d’une tendance de l’âme et non d’une science. Personne ne peut apprécier ni les actes ni les pensées d’un administrateur, ses véritables juges sont loin de lui, les résultats plus éloignés encore. Chacun peut donc se dire sans péril administrateur. En France, l’espèce de séduction qu’exerce l’esprit nous inspire une grande estime pour les gens à idées; mais les idées sont peu de chose là où il ne faut qu’une volonté. Enfin l’administration ne consiste pas à imposer aux masses des idées ou des méthodes plus ou moins justes, mais à imprimer aux idées mauvaises ou bonnes de ces masses une direction utile qui les fasse concorder au bien général. Si les préjugés et les routines d’une contrée aboutissent à une mauvaise voie, les habitants abandonnent d’eux-mêmes leurs erreurs. Toute erreur en économie rurale, politique ou domestique, ne constitue-t-elle pas des pertes que l’intérêt rectifie à la longue? Ici j’ai rencontré fort heureusement table rase. Par mes conseils, la terre s’y est bien cultivée; mais il n’y avait aucun errement en agriculture, et les terres y étaient bonnes: il m’a donc été facile d’introduire la culture en cinq assolements, les prairies artificielles et la pomme de terre. Mon système agronomique ne heurtait aucun préjugé. L’on ne s’y servait pas déjà de mauvais coutres, comme en certaines parties de la France, et la houe suffisait au peu de labours qui s’y faisaient. Le charron était intéressé à vanter mes charrues à roues pour débiter son charronnage, j’avais en lui un compère. Mais là, comme ailleurs, j’ai toujours tâché de faire converger les intérêts des uns vers ceux des autres. Puis je suis allé des productions qui intéressaient directement ces pauvres gens, à celles qui augmentaient leur bien-être. Je n’ai rien amené du dehors au dedans, j’ai seulement secondé les exportations qui devaient les enrichir, et dont les bénéfices se comprenaient directement. Ces gens-là étaient mes apôtres par leurs œuvres et sans s’en douter. Autre considération! Nous ne sommes ici qu’à cinq lieues de Grenoble, et près d’une grande ville se trouvent bien des débouchés pour les productions. Toutes les communes ne sont pas à la porte des grandes villes. En chaque affaire de ce genre, il faut consulter l’esprit du pays, sa situation, ses ressources, étudier le terrain, les hommes et les choses, et ne pas vouloir planter des vignes en Normandie. Ainsi donc, rien n’est plus variable que l’administration, elle a peu de principes généraux. La loi est uniforme, les mœurs, les terres, les intelligences ne le sont pas; or, l’administration est l’art d’appliquer les lois sans blesser les intérêts, tout y est donc local. De l’autre côté de la montagne au pied de laquelle gît notre village abandonné, il est impossible de labourer avec des charrues à roues, les terres n’ont pas assez de fond; eh! bien, si le maire de cette Commune voulait imiter notre allure, il ruinerait ses administrés, je lui ai conseillé de faire des vignobles; et l’année dernière, ce petit pays a eu des récoltes excellentes, il échange son vin contre notre blé. Enfin j’avais quelque crédit sur les gens que je prêchais, nous étions sans cesse en rapport. Je guérissais mes paysans de leurs maladies, si faciles à guérir, il ne s’agit jamais en effet que de leur rendre des forces par une nourriture substantielle. Soit économie, soit misère, les gens de la campagne se nourrissent si mal, que leurs maladies ne viennent que de leur indigence, et généralement ils se portent assez bien. Quand je me décidai religieusement à cette vie d’obscure résignation, j’ai longtemps hésité à me faire curé, médecin de campagne ou juge de paix. Ce n’est pas sans raison, mon cher monsieur, que l’on assemble proverbialement les trois robes noires, le prêtre, l’homme de loi, le médecin: l’un panse les plaies de l’âme, l’autre celles de la bourse, le dernier celles du corps; ils représentent la société dans ses trois principaux termes d’existence: la conscience, le domaine, la santé. Jadis le premier, puis le second, furent tout l’État. Ceux qui nous ont précédés sur la terre pensaient, avec raison peut-être, que le prêtre, disposant des idées, devait être tout le gouvernement: il fut alors roi, pontife et juge; mais alors tout était croyance et conscience. Aujourd’hui tout est changé, prenons notre époque telle qu’elle est. Eh! bien, je crois que le progrès de la civilisation et le bien-être des masses dépendent de ces trois hommes, ils sont les trois pouvoirs qui font immédiatement sentir au peuple l’action des Faits, des Intérêts et des Principes, les trois grands résultats produits chez une nation par les Événements, par les Propriétés et par les Idées. Le temps marche et amène les changements, les propriétés augmentent ou diminuent, il faut tout régulariser suivant ces diverses mutations: de là des principes d’ordre. Pour civiliser, pour créer des productions, il faut faire comprendre aux masses en quoi l’intérêt particulier s’accorde avec les intérêts nationaux, qui se résolvent par les faits, les intérêts et les principes. Ces trois professions, en touchant nécessairement à ces résultats humains, m’ont donc semblé devoir être aujourd’hui les plus grands leviers de la civilisation; ils peuvent seuls offrir constamment à un homme de bien les moyens efficaces d’améliorer le sort des classes pauvres, avec lesquelles ils ont des rapports perpétuels. Mais le paysan écoute plus volontiers l’homme qui lui prescrit une ordonnance pour lui sauver le corps, que le prêtre qui discourt sur le salut de l’âme: l’un peut lui parler de la terre qu’il cultive, l’autre est obligé de l’entretenir du ciel, dont il se soucie aujourd’hui malheureusement fort peu; je dis malheureusement, car le dogme de la vie à venir est non-seulement une consolation, mais encore un instrument propre à gouverner. La religion n’est-elle pas la seule puissance qui sanctionne les lois sociales? Nous avons récemment justifié Dieu. En l’absence de la religion, le gouvernement fut forcé d’inventer LA TERREUR pour rendre ses lois exécutoires; mais c’était une terreur humaine, elle a passé. Hé! bien, monsieur, quand un paysan est malade, cloué sur un grabat ou convalescent, il est forcé d’écouter des raisonnements suivis, et il les comprend bien quand ils lui sont clairement présentés. Cette pensée m’a fait médecin. Je calculais avec mes paysans, pour eux; je ne leur donnais que des conseils d’un effet certain qui les contraignaient à reconnaître la justesse de mes vues. Avec le peuple, il faut toujours être infaillible. L’infaillibilité a fait Napoléon, elle en eût fait un Dieu, si l’univers ne l’avait entendu tomber à Waterloo. Si Mahomet a créé une religion après avoir conquis un tiers du globe, c’est en dérobant au monde le spectacle de sa mort. Au maire de village et au conquérant, mêmes principes: la Nation et la Commune sont un même troupeau. Partout la masse est la même. Enfin, je me suis montré rigoureux avec ceux que j’obligeais de ma bourse. Sans cette fermeté, tous se seraient moqués de moi. Les paysans, aussi bien que les gens du monde, finissent par mésestimer l’homme qu’ils trompent. Être dupé, n’est-ce pas avoir fait un acte de faiblesse? la force seule gouverne. Je n’ai jamais demandé un denier à personne pour mes soins, excepté à ceux qui sont visiblement riches; mais je n’ai point laissé ignorer le prix de mes peines. Je ne fais point grâce des médicaments, à moins d’indigence chez le malade. Si mes paysans ne me paient pas, ils connaissent leurs dettes; parfois ils apaisent leur conscience en m’apportant de l’avoine pour mes chevaux, du blé quand il n’est pas cher. Mais le meunier ne m’offrirait-il que des anguilles pour le prix de mes soins, je lui dirais encore qu’il est trop généreux pour si peu de chose; ma politesse porte ses fruits: à l’hiver, j’obtiendrai de lui quelques sacs de farine pour les pauvres. Tenez, monsieur, ces gens-là ont du cœur quand on ne le leur flétrit pas. Aujourd’hui je pense plus de bien et moins de mal d’eux que par le passé.

—Vous vous êtes donné bien du mal? dit Genestas.

—Moi, point, reprit Benassis. Il ne m’en coûtait pas plus de dire quelque chose d’utile que de dire des balivernes. En passant, en causant, en riant, je leur parlais d’eux-mêmes. D’abord ces gens ne m’écoutèrent pas, j’eus beaucoup de répugnances à combattre en eux: j’étais un bourgeois, et pour eux un bourgeois est un ennemi. Cette lutte m’amusa. Entre faire le mal ou faire le bien, il n’existe d’autre différence que la paix de la conscience ou son trouble, la peine est la même. Si les coquins voulaient se bien conduire, ils seraient millionnaires au lieu d’être pendus, voilà tout.

—Monsieur, cria Jacquotte en entrant, le dîner se refroidit.

—Monsieur, dit Genestas en arrêtant le médecin par le bras, je n’ai qu’une observation à vous présenter sur ce que je viens d’entendre. Je ne connais aucune relation des guerres de Mahomet, en sorte que je ne puis juger de ses talents militaires; mais si vous aviez vu l’empereur manœuvrant pendant la campagne de France, vous l’auriez facilement pris pour un dieu; et s’il a été vaincu à Waterloo, c’est qu’il était plus qu’un homme, il pesait trop sur la terre, et la terre a bondi sous lui, voilà. Je suis d’ailleurs parfaitement de votre avis en toute autre chose, et, tonnerre de Dieu! la femme qui vous a pondu n’a pas perdu son temps.

—Allons, s’écria Benassis en souriant, allons nous mettre à table.