Gondrin leva promptement la tête vers Genestas, et lui jeta ce coup d’œil profond et investigateur que les vieux soldats ont su se donner à force de mesurer promptement leurs dangers. Après avoir vu le ruban rouge du commandant, il porta silencieusement le revers de sa main à son front.

—Si le petit tondu vivait encore, lui cria l’officier, tu aurais la croix et une belle retraite, car tu as sauvé la vie à tous ceux qui portent des épaulettes et qui se sont trouvés de l’autre côté de la rivière le 1er octobre 1812; mais, mon ami, ajouta le commandant en mettant pied à terre et lui prenant la main avec une soudaine effusion de cœur, je ne suis pas ministre de la guerre.

En entendant ces paroles, le vieux pontonnier se dressa sur ses jambes après avoir soigneusement secoué les cendres de sa pipe et l’avoir serrée, puis il dit en penchant la tête: —Je n’ai fait que mon devoir, mon officier, mais les autres n’ont pas fait le leur à mon égard. Ils m’ont demandé mes papiers! Mes papiers?... leur ai-je dit, mais c’est le vingt-neuvième bulletin.

—Il faut réclamer de nouveau, mon camarade. Avec des protections il est impossible aujourd’hui que tu n’obtiennes pas justice.

—Justice! cria le vieux pontonnier d’un ton qui fit tressaillir le médecin et le commandant.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les deux cavaliers regardèrent ce débris des soldats de bronze que Napoléon avait triés dans trois générations. Gondrin était certes un bel échantillon de cette masse indestructible qui se brisa sans rompre. Ce vieil homme avait à peine cinq pieds, son buste et ses épaules s’étaient prodigieusement élargis, sa figure, tannée, sillonnée de rides, creusée, mais musculeuse, conservait encore quelques vestiges de martialité. Tout en lui avait un caractère de rudesse; son front semblait être un quartier de pierre, ses cheveux rares et gris retombaient faibles comme si déjà la vie manquait à sa tête fatiguée; ses bras, couverts de poils aussi bien que sa poitrine, dont une partie se voyait par l’ouverture de sa chemise grossière, annonçaient une force extraordinaire. Enfin il était campé sur ses jambes presque torses comme sur une base inébranlable.

—Justice? répéta-t-il, il n’y en aura jamais pour nous autres! Nous n’avons point de porteurs de contraintes pour demander notre dû. Et comme il faut se remplir le bocal, dit-il en se frappant l’estomac, nous n’avons pas le temps d’attendre. Or, vu que les paroles des gens qui passent leur vie à se chauffer dans les bureaux n’ont pas la vertu des légumes, je suis revenu prendre ma solde sur le fonds commun, dit-il en frappant la boue avec sa pelle.

—Mon vieux camarade, cela ne peut pas aller comme ça! dit Genestas. Je te dois la vie et je serais ingrat si je ne te donnais un coup de main! Moi, je me souviens d’avoir passé sur les ponts de la Bérézina, je connais de bons lapins qui en ont aussi la mémoire toujours fraîche, et ils me seconderont pour te faire récompenser par la patrie comme tu le mérites.

—Ils vous appelleront bonapartiste! Ne vous mêlez pas de cela, mon officier. D’ailleurs, j’ai filé sur les derrières, et j’ai fait ici mon trou comme un boulet mort. Seulement je ne m’attendais pas, après avoir voyagé sur les chameaux du désert et avoir bu un verre de vin au coin du feu de Moscou, à mourir sous les arbres que mon père a plantés, dit-il en se remettant à l’ouvrage.

—Pauvre vieux, dit Genestas. A sa place je ferais comme lui, nous n’avons plus notre père. Monsieur, dit-il à Benassis, la résignation de cet homme me cause une tristesse noire, il ne sait pas combien il m’intéresse, et va croire que je suis un de ces gueux dorés insensibles aux misères du soldat. Il revint brusquement, saisit le pontonnier par la main, et lui cria dans l’oreille: —Par la croix que je porte, et qui signifiait autrefois honneur, je jure de faire tout ce qui sera humainement possible d’entreprendre pour t’obtenir une pension, quand je devrais avaler dix refus de ministre, solliciter le roi, le dauphin et toute la boutique!