CHAPITRE II.
TASCHERON.

Dans cette même année, Limoges eut le terrible spectacle et le drame singulier du procès Tascheron, dans lequel le magistrat déploya les talents qui plus tard le firent nommer Procureur-général.

Un vieillard qui habitait une maison isolée dans le faubourg Saint-Étienne fut assassiné. Un grand jardin fruitier sépare du faubourg cette maison, également séparée de la campagne par un jardin d’agrément au bout duquel sont d’anciennes serres abandonnées. La rive de la Vienne forme devant cette habitation un talus rapide dont l’inclinaison permet de voir la rivière. La cour en pente finit à la berge par un petit mur où, de distance en distance s’élèvent des pilastres réunis par des grilles, plus pour l’ornement que pour la défense, car les barreaux sont en bois peint. Ce vieillard nommé Pingret, célèbre par son avarice, vivait avec une seule servante, une campagnarde à laquelle il faisait faire ses labours. Il soignait lui-même ses espaliers, taillait ses arbres, récoltait ses fruits, et les envoyait vendre en ville, ainsi que des primeurs à la culture desquelles il excellait. La nièce de ce vieillard et sa seule héritière, mariée à un petit rentier de la ville, monsieur des Vanneaulx, avait maintes fois prié son oncle de prendre un homme pour garder sa maison, en lui démontrant qu’il y gagnerait les produits de plusieurs carrés plantés d’arbres en plein vent, où il semait lui-même des grenailles, mais il s’y était constamment refusé. Cette contradiction chez un avare donnait matière à bien des causeries conjecturales dans les maisons où les des Vanneaulx passaient la soirée. Plus d’une fois, les plus divergentes réflexions entrecoupèrent les parties de boston. Quelques esprits matois avaient conclu en présumant un trésor enfoui dans les luzernes. —«Si j’étais à la place de madame des Vanneaulx disait un agréable rieur, je ne tourmenterais point mon oncle; si on l’assassine, eh! bien, on l’assassinera. J’hériterais.» Madame des Vanneaulx voulait faire garder son oncle, comme les entrepreneurs du Théâtre-Italien prient leur ténor à recettes de se bien couvrir le gosier, et lui donnent leur manteau quand il a oublié le sien. Elle avait offert au petit Pingret un superbe chien de basse-cour, le vieillard le lui avait renvoyé par Jeanne Malassis, sa servante: «—Votre oncle ne veut point d’une bouche de plus à la maison,» dit-elle à madame des Vanneaulx. L’événement prouva combien les craintes de la nièce étaient fondées. Pingret fut assassiné, pendant une nuit noire, au milieu d’un carré de luzerne où il ajoutait sans doute quelques louis à un pot plein d’or. La servante, réveillée par la lutte, avait eu le courage de venir au secours du vieil avare, et le meurtrier s’était trouvé dans l’obligation de la tuer pour supprimer son témoignage. Ce calcul, qui détermine presque toujours les assassins à augmenter le nombre de leurs victimes, est un malheur engendré par la peine capitale qu’ils ont en perspective. Ce double meurtre fut accompagné de circonstances bizarres qui devaient donner autant de chances à l’Accusation qu’à la Défense. Quand les voisins furent une matinée sans voir ni le petit père Pingret ni sa servante; lorsqu’en allant et venant, ils examinèrent sa maison à travers les grilles de bois et qu’ils trouvèrent, contre tout usage, les portes et les fenêtres fermées, il y eut dans le faubourg Saint-Étienne une rumeur qui remonta jusqu’à la rue des Cloches où demeurait madame des Vanneaulx. La nièce avait toujours l’esprit préoccupé d’une catastrophe, elle avertit la justice qui enfonça les portes. On vit bientôt dans les quatre carrés, quatre trous vides, et jonchés à l’entour par les débris de pots pleins d’or la veille. Dans deux des trous mal rebouchés, les corps du père Pingret et de Jeanne Malassis avaient été ensevelis avec leurs habits. La pauvre fille était accourue pieds nus, en chemise. Pendant que le Procureur du roi, le commissaire de police et le juge d’Instruction recueillaient les éléments de la procédure, l’infortuné des Vanneaulx recueillait les débris des pots, et calculait la somme volée d’après leur contenance. Les magistrats reconnurent la justesse des calculs, en estimant à mille pièces par pot les trésors envolés; mais ces pièces étaient-elles de quarante-huit ou de quarante, de vingt-quatre ou de vingt francs? Tous ceux qui, dans Limoges, attendaient des héritages, partagèrent la douleur des des Vanneaulx. Les imaginations limousines furent vivement stimulées par le spectacle de ces pots à or brisés. Quant au petit père Pingret, qui souvent venait vendre des légumes lui-même au marché, qui vivait d’oignons et de pain, qui ne dépensait pas trois cents francs par an, qui n’obligeait ou ne désobligeait personne, et n’avait pas fait un scrupule de bien dans le faubourg Saint-Étienne, il n’excita pas le moindre regret. Quant à Jeanne Malassis, son héroïsme, que le vieil avare aurait à peine récompensé, fut jugé comme intempestif; le nombre des âmes qui l’admirèrent fut petit en comparaison de ceux qui dirent: —Moi j’aurais joliment dormi!

Les gens de justice ne trouvèrent ni encre ni plume pour verbaliser dans cette maison nue, délabrée, froide et sinistre. Les curieux et l’héritier aperçurent alors les contresens qui se remarquent chez certains avares. L’effroi du petit vieillard pour la dépense éclatait sur les toits non réparés qui ouvraient leurs flancs à la lumière, à la pluie, à la neige; dans les lézardes vertes qui sillonnaient les murs, dans les portes pourries près de tomber au moindre choc, et les vitres en papier non huilé. Partout des fenêtres sans rideaux, des cheminées sans glaces ni chenets et dont l’âtre propre était garni d’une bûche ou de petits bois presque vernis par la sueur du tuyau; puis des chaises boiteuses, deux couchettes maigres et plates, des pots fêlés, des assiettes rattachées, des fauteuils manchots; à son lit, des rideaux que le temps avait brodés de ses mains hardies, un secrétaire mangé par les vers où il serrait ses graines, du linge épaissi par les reprises et les coutures; enfin un tas de haillons qui ne vivaient que soutenus par l’esprit du maître, et qui, lui mort, tombèrent en loques, en poudre, en dissolution chimique, en ruines, en je ne sais quoi sans nom, dès que les mains brutales de l’héritier furieux ou des gens officiels y touchèrent. Ces choses disparurent comme effrayées d’une vente publique. La grande majorité de la capitale du Limousin s’intéressa longtemps à ces braves des Vanneaulx qui avaient deux enfants; mais quand la Justice crut avoir trouvé l’auteur présumé du crime, ce personnage absorba l’attention, il devint un héros, et les des Vanneaulx restèrent dans l’ombre du tableau.

Vers la fin du mois de mars, madame Graslin avait éprouvé déjà quelques-uns de ces malaises que cause une première grossesse et qui ne peuvent plus se cacher. La Justice informait alors sur le crime commis au faubourg Saint-Étienne, et l’assassin n’était pas encore arrêté. Véronique recevait ses amis dans sa chambre à coucher, on y faisait la partie. Depuis quelques jours, madame Graslin ne sortait plus, elle avait eu déjà plusieurs de ces caprices singuliers attribués chez toutes les femmes à la grossesse; sa mère venait la voir presque tous les jours, et ces deux femmes restaient ensemble pendant des heures entières. Il était neuf heures, les tables de jeu restaient sans joueurs, tout le monde causait de l’assassinat et des des Vanneaulx. L’Avocat-général entra.

—Nous tenons l’assassin du père Pingret, dit-il d’un air joyeux.

—Qui est-ce? lui demanda-t-on de toutes parts.

—Un ouvrier porcelainier dont la conduite est excellente et qui devait faire fortune. Il travaillait à l’ancienne manufacture de votre mari, dit-il en se tournant vers madame Graslin.

—Qui est-ce? demanda Véronique d’une voix faible.

—Jean-François Tascheron.