Cette réponse si modeste et si simple fut accueillie par un silence qui eût gêné tout autre que l’abbé Dutheil; elle parlait des gens méconnus, et les trois prêtres voulurent y voir un de ces humbles, mais irréprochables sarcasmes habilement limés qui distinguent les ecclésiastiques habitués, en disant ce qu’ils veulent dire, à observer les règles les plus sévères. Il n’en était rien, l’abbé Dutheil ne songeait jamais à lui.

—J’entends parler de saint Aristide depuis trop de temps, répondit en souriant l’Évêque. Si je laissais cette lumière sous le boisseau, il y aurait de ma part ou injustice ou prévention. Vos Libéraux vantent votre monsieur Bonnet comme s’il appartenait à leur parti, je veux juger moi-même cet apôtre rural. Allez, messieurs, chez le Procureur-général demander de ma part un sursis, j’attendrai sa réponse avant d’envoyer à Montégnac notre cher abbé Gabriel qui nous ramènera ce saint homme. Nous mettrons Sa Béatitude à même de faire des miracles.

En entendant ce propos de prélat gentilhomme, l’abbé Dutheil rougit, mais il ne voulut pas relever ce qu’il offrait de désobligeant pour lui. Les deux Grands-vicaires saluèrent en silence et laissèrent l’Évêque avec son favori.

—Les secrets de la confession que nous sollicitons sont sans doute enterrés là, dit l’Évêque à son jeune abbé en lui montrant les ombres des peupliers qui atteignaient une maison isolée, sise entre l’île et le faubourg Saint-Étienne.

—Je l’ai toujours pensé, répondit Gabriel. Je ne suis pas juge, je ne veux pas être espion; mais si j’eusse été magistrat, je saurais le nom de la femme qui tremble à tout bruit, à toute parole, et dont néanmoins le front doit rester calme et pur, sous peine d’accompagner à l’échafaud le condamné. Elle n’a cependant rien à craindre: j’ai vu l’homme, il emportera dans l’ombre le secret de ses ardentes amours.

—Petit rusé, dit l’Évêque en tortillant l’oreille de son secrétaire et en lui désignant entre l’île et le faubourg Saint-Étienne l’espace qu’une dernière flamme rouge du couchant illuminait et sur lequel les yeux du jeune prêtre étaient fixés. La Justice aurait dû fouiller là, n’est-ce pas?...

—Je suis allé voir ce criminel pour essayer sur lui l’effet de mes soupçons; mais il est gardé par des espions: en parlant haut, j’eusse compromis la personne pour laquelle il meurt.

—Taisons-nous, dit l’Évêque, nous ne sommes pas les hommes de la Justice humaine. C’est assez d’une tête. D’ailleurs, ce secret reviendra tôt ou tard à l’Église.

La perspicacité que l’habitude des méditations donne aux prêtres était bien supérieure à celle du Parquet et de la Police. A force de contempler du haut de leurs terrasses le théâtre du crime, le prélat et son secrétaire avaient, à la vérité, fini par pénétrer des détails encore ignorés, malgré les investigations de l’Instruction, et les débats de la Cour d’assises. Monsieur de Grandville jouait au whist chez madame Graslin, il fallut attendre son retour, sa décision ne fut connue à l’Évêché que vers minuit. L’abbé Gabriel, à qui l’évêque donna sa voiture, partit vers deux heures du matin pour Montégnac. Ce pays, distant d’environ neuf lieues de la ville, est situé dans cette partie du Limousin qui longe les montagnes de la Corrèze et avoisine la Creuse. Le jeune abbé laissa donc Limoges en proie à toutes les passions soulevées par le spectacle promis pour le lendemain, et qui devait encore manquer.

CHAPITRE III.
LE CURÉ DE MONTÉGNAC.