—Croyez-vous, dit l’abbé Gabriel en terminant, que la vue de sa jeune sœur puisse le faire chanceler?
—Oui, certes, répondit le curé. Denise, vous nous accompagnerez.
—Et moi aussi, dit la mère.
—Non, s’écria le père. Cet enfant n’existe plus, vous le savez. Aucun de nous ne le verra.
—Ne vous opposez pas à son salut, dit le jeune abbé, vous seriez responsable de son âme en nous refusant les moyens de l’attendrir. En ce moment, sa mort peut devenir encore plus préjudiciable que ne l’a été sa vie.
—Elle ira, dit le père. Ce sera sa punition pour s’être opposée à toutes les corrections que je voulais infliger à son garçon!
L’abbé Gabriel et monsieur Bonnet revinrent au presbytère, où Denise et sa mère furent invitées à se trouver au moment du départ des deux ecclésiastiques pour Limoges. En cheminant le long de ce sentier qui suivait les contours du Haut-Montégnac, le jeune homme put examiner, moins superficiellement qu’à l’église, le curé si fort vanté par le Vicaire-général; il fut influencé promptement en sa faveur par des manières simples et pleines de dignité, par cette voix pleine de magie, par des paroles en harmonie avec la voix. Le curé n’était allé qu’une seule fois à l’Évêché depuis que le prélat avait pris Gabriel de Rastignac pour secrétaire, à peine avait-il entrevu ce favori destiné à l’épiscopat, mais il savait quelle était son influence; néanmoins il se conduisit avec une aménité digne, où se trahissait l’indépendance souveraine que l’Église accorde aux curés dans leurs paroisses. Les sentiments du jeune abbé, loin d’animer sa figure, y imprimèrent un air sévère; elle demeura plus que froide, elle glaçait. Un homme capable de changer le moral d’une population devait être doué d’un esprit d’observation quelconque, être plus ou moins physionomiste; mais quand le curé n’eût possédé que la science du bien, il venait de prouver une sensibilité rare, il fut donc frappé de la froideur par laquelle le secrétaire de l’Évêque accueillait ses avances et ses aménités. Forcé d’attribuer ce dédain à quelque mécontentement secret, il cherchait en lui-même comment il avait pu le blesser, en quoi sa conduite était reprochable aux yeux de ses supérieurs. Il y eut un moment de silence gênant que l’abbé de Rastignac rompit par une interrogation pleine de morgue aristocratique.
—Vous avez une bien pauvre église, monsieur le curé?
—Elle est trop petite, répondit monsieur Bonnet. Aux grandes fêtes, les vieillards mettent des bancs sous le porche, les jeunes gens sont debout en cercle sur la place; mais il règne un tel silence, que ceux du dehors peuvent entendre ma voix.
Gabriel garda le silence pendant quelques instants. —Si les habitants sont si religieux, comment la laissez-vous dans un pareil état de nudité? reprit-il.