—Les brigands en ont donc de plus jeunes encore? demanda en riant le prétendu marin.

—Pour qui preniez-vous donc mon fils? reprit madame du Gua.

—Pour le Gars, le chef envoyé aux Chouans et aux Vendéens par le cabinet de Londres, et qu’on nomme, je crois, le marquis de Montauran.

Le commandant épia encore attentivement la figure de ces deux personnages suspects, qui se regardèrent avec cette singulière expression de physionomie que prennent successivement deux ignorants présomptueux et qu’on peut traduire par ce dialogue: —Connais-tu cela? —Non. Et toi? —Connais pas, du tout. —Qu’est-ce qu’il nous dit donc là? —Il rêve. Puis le rire insultant et goguenard de la sottise quand elle croit triompher.

La subite altération des manières et la torpeur de Marie de Verneuil, en entendant prononcer le nom du général royaliste, ne furent sensibles que pour Francine, la seule à qui fussent connues les imperceptibles nuances de cette jeune figure. Tout à fait mis en déroute, le commandant ramassa les deux morceaux de son épée, regarda mademoiselle de Verneuil, dont la chaleureuse expression avait trouvé le secret d’émouvoir son cœur, et lui dit: —Quant à vous, mademoiselle, je ne m’en dédis pas, et demain, les tronçons de mon épée parviendront à Bonaparte, à moins que...

—Eh! que me fait Bonaparte, votre République, les Chouans, le Roi et le Gars? s’écria-t-elle en réprimant assez mal un emportement de mauvais goût.

Des caprices inconnus ou la passion donnèrent à sa figure des couleurs étincelantes; et l’on vit que le monde entier ne devait plus être rien pour elle du moment où elle y distinguait une créature; mais tout à coup elle rentra dans un calme forcé en se voyant, comme un acteur sublime, l’objet des regards de tous les spectateurs. Le commandant se leva brusquement. Inquiète et agitée, mademoiselle de Verneuil le suivit, l’arrêta dans le corridor, et lui demanda d’un ton solennel: —Vous aviez donc de bien fortes raisons de soupçonner ce jeune homme d’être le Gars?

—Tonnerre de Dieu, mademoiselle, le fantassin qui vous accompagne est venu me prévenir que les voyageurs et le courrier avaient été assassinés par les Chouans, ce que je savais; mais ce que je ne savais pas, c’était les noms des voyageurs morts, et ils s’appelaient citoyenne et citoyen du Gua Saint-Cyr!

—Oh! s’il y a du Corentin là-dedans, je ne m’étonne plus de rien, s’écria-t-elle avec un mouvement de dégoût.

Le commandant s’éloigna, sans oser regarder mademoiselle de Verneuil, dont la dangereuse beauté lui troublait déjà le cœur.