Castanier prit la rue du Faubourg-Montmartre, et ralentit sa marche à mesure qu’il avançait vers la rue Richer. Là, dans une maison nouvellement bâtie, au second étage d’un corps de logis donnant sur des jardins, vivait une jeune fille connue dans le quartier sous le nom de madame de La Garde, et qui se trouvait innocemment la cause du crime commis par Castanier. Pour expliquer ce fait et achever de peindre la crise sous laquelle succombait le caissier, il est nécessaire de rapporter succinctement quelques circonstances de sa vie antérieure.
Madame de La Garde, qui cachait son véritable nom à tout le monde, même à Castanier, prétendait être Piémontaise. C’était une de ces jeunes filles qui, soit par la misère la plus profonde, soit par défaut du travail ou par l’effroi de la mort, souvent aussi par la trahison d’un premier amant, sont poussées à prendre un métier que la plupart d’entre elles font avec dégoût, beaucoup avec insouciance, quelques-unes pour obéir aux lois de leur constitution. Au moment de se jeter dans le gouffre de la prostitution parisienne, à l’âge de seize ans, belle et pure comme une Madone, celle-ci rencontra Castanier. Trop mal léché pour avoir des succès dans le monde, fatigué d’aller tous les soirs le long des boulevards à la chasse d’une bonne fortune payée, le vieux dragon désirait depuis longtemps mettre un certain ordre dans l’irrégularité de ses mœurs. Saisi par la beauté de cette pauvre enfant, que le hasard lui mettait entre les bras, il résolut de la sauver du vice à son profit, par une pensée autant égoïste que bienfaisante, comme le sont quelques pensées des hommes les meilleurs. Le naturel est souvent bon, l’État social y mêle son mauvais, de là proviennent certaines intentions mixtes pour lesquelles le juge doit se montrer indulgent. Castanier avait précisément assez d’esprit pour être rusé quand ses intérêts étaient en jeu. Donc, il voulut être philanthrope à coup sûr, et fit d’abord de cette fille sa maîtresse.—«Hé! hé! se dit-il dans son langage soldatesque, un vieux loup comme moi ne doit pas se laisser cuire par une brebis. Papa Castanier, avant de te mettre en ménage, pousse une reconnaissance dans le moral de la fille, afin de savoir si elle est susceptible d’attache!» Pendant la première année de cette union illégale, mais qui la plaçait dans la situation la moins répréhensible de toutes celles que réprouve le monde, la Piémontaise prit pour nom de guerre celui d’Aquilina, l’un des personnages de Venise sauvée, tragédie du théâtre anglais qu’elle avait lue par hasard. Elle croyait ressembler à cette courtisane, soit par les sentiments précoces qu’elle se sentait dans le cœur, soit par sa figure, ou par la physionomie générale de sa personne. Quand Castanier lui vit mener la conduite la plus régulière et la plus vertueuse que pût avoir une femme jetée en dehors des lois et des convenances sociales, il lui manifesta le désir de vivre avec elle maritalement. Elle devint alors madame de La Garde, afin de rentrer, autant que le permettaient les usages parisiens, dans les conditions d’un mariage réel. En effet, l’idée fixe de beaucoup de ces pauvres filles consiste à vouloir se faire accepter comme de bonnes bourgeoises, tout bêtement fidèles à leurs maris; capables d’être d’excellentes mères de famille, d’écrire leur dépense et de raccommoder le linge de la maison. Ce désir procède d’un sentiment si louable, que la Société devrait le prendre en considération. Mais la Société sera certainement incorrigible, et continuera de considérer la femme mariée comme une corvette à laquelle son pavillon et ses papiers permettent de faire la course, tandis que la femme entretenue est le pirate que l’on pend faute de lettres. Le jour où madame de La Garde voulut signer madame Castanier, le caissier se fâcha.—«Tu ne m’aimes donc pas assez pour m’épouser?» dit-elle. Castanier ne répondit pas, et resta songeur. La pauvre fille se résigna. L’ex-dragon fut au désespoir. Naqui fut touchée de ce désespoir, elle aurait voulu le calmer; mais, pour le calmer, ne fallait-il pas en connaître la cause? Le jour où Naqui voulut apprendre ce secret, sans toutefois le demander, le caissier révéla piteusement l’existence d’une certaine madame Castanier, une épouse légitime, mille fois maudite, qui vivait obscurément à Strasbourg sur un petit bien, et à laquelle il écrivait deux fois chaque année, en gardant sur elle un si profond silence que personne ne le savait marié. Pourquoi cette discrétion? Si la raison en est connue à beaucoup de militaires qui peuvent se trouver dans le même cas, il est peut-être utile de la dire. Le vrai troupier, s’il est permis d’employer ici le mot dont on se sert à l’armée pour désigner les gens destinés à mourir capitaines, ce serf attaché à la glèbe d’un régiment est une créature essentiellement naïve, un Castanier voué par avance aux roueries des mères de famille qui dans les garnisons se trouvent empêchées de filles difficiles à marier. Donc, à Nancy, pendant un de ces instants si courts où les armées impériales se reposaient en France, Castanier eut le malheur de faire attention à une demoiselle avec laquelle il avait dansé dans une de ces fêtes nommées en province des Redoutes, qui souvent étaient offertes à la ville par les officiers de la garnison, et vice versa. Aussitôt, l’aimable capitaine fut l’objet d’une de ces séductions pour lesquelles les mères trouvent des complices dans le cœur humain en en faisant jouer tous les ressorts, et chez leurs amis qui conspirent avec elles. Semblables aux personnes qui n’ont qu’une idée, ces mères rapportent tout à leur grand projet, dont elles font une œuvre long-temps élaborée, pareille au cornet de sable au fond duquel se tient le formica-leo. Peut-être personne n’entrera-t-il jamais dans ce dédale si bien bâti, peut-être le formica-leo mourra-t-il de faim et de soif? Mais s’il y entre quelque bête étourdie, elle y restera. Les secrets calculs d’avarice que chaque homme fait en se mariant, l’espérance, les vanités humaines, tous les fils par lesquels marche un capitaine, furent attaqués chez Castanier. Pour son malheur, il avait vanté la fille à la mère en la lui ramenant après une valse, il s’ensuivit une causerie au bout de laquelle arriva la plus naturelle des invitations. Une fois amené au logis, le dragon y fut ébloui par la bonhomie d’une maison où la richesse semblait se cacher sous une avarice affectée. Il y devint l’objet d’adroites flatteries, et chacun lui vanta les différents trésors qui s’y trouvaient. Un dîner, à propos servi en vaisselle plate prêtée par un oncle, les attentions d’une fille unique, les cancans de la ville, un sous-lieutenant riche qui faisait mine de vouloir lui couper l’herbe sous le pied; enfin, les mille piéges des formica-leo de province furent si bien tendus que Castanier disait, cinq ans après: «Je ne sais pas encore comment cela s’est fait!» Le dragon reçut quinze mille francs de dot et une demoiselle heureusement brehaigne que deux ans de mariage rendirent la plus laide et conséquemment la plus hargneuse femme de la terre. Le teint de cette fille maintenu blanc par un régime sévère, se couperosa; la figure, dont les vives couleurs annonçaient une séduisante sagesse, se bourgeonna; la taille qui paraissait droite, tourna; l’ange fut une créature grognarde et soupçonneuse qui fit enrager Castanier; puis la fortune s’envola. Le dragon ne reconnaissant plus la femme qu’il avait épousée, consigna celle-là dans un petit bien à Strasbourg, en attendant qu’il plût à Dieu d’en orner le paradis. Ce fut une de ces femmes vertueuses qui, faute d’occasions pour faire autrement, assassinent les anges de leurs plaintes, prient Dieu de manière à l’ennuyer s’il les écoute, et qui disent tout doucettement pis que pendre de leurs maris, quand le soir elles achèvent leur boston avec les voisines. Quand Aquilina connut ces malheurs, elle s’attacha sincèrement à Castanier, et le rendit si heureux par les renaissants plaisirs que son génie de femme lui faisait varier tout en les prodiguant, que, sans le savoir, elle causa la perte du caissier. Comme beaucoup de femmes auxquelles la nature semble avoir donné pour destinée de creuser l’amour jusque dans ses dernières profondeurs, madame de La Garde était désintéressée. Elle ne demandait ni or, ni bijoux, ne pensait jamais à l’avenir, vivait dans le présent, et surtout dans le plaisir. Les riches parures, la toilette, l’équipage si ardemment souhaités par les femmes de sa sorte, elle ne les acceptait que comme une harmonie de plus dans le tableau de la vie. Elle ne les voulait point par vanité, par désir de paraître, mais pour être mieux. D’ailleurs, aucune personne ne se passait plus facilement qu’elle de ces sortes de choses. Quand un homme généreux, comme le sont presque tous les militaires, rencontre une femme de cette trempe, il éprouve au cœur une sorte de rage de se trouver inférieur à elle dans l’échange de la vie. Il se sent capable d’arrêter alors une diligence afin de se procurer de l’argent, s’il n’en a pas assez pour ses prodigalités. L’homme est ainsi fait. Il se rend quelquefois coupable d’un crime pour rester grand et noble devant une femme ou devant un public spécial. Un amoureux ressemble au joueur qui se croirait déshonoré, s’il ne rendait pas ce qu’il emprunte au garçon de salle, et qui commet des monstruosités, dépouille sa femme et ses enfants, vole et tue pour arriver les poches pleines, l’honneur sauf aux yeux du monde qui fréquente la fatale maison. Il en fut ainsi de Castanier. D’abord, il avait mis Aquilina dans un modeste appartement à un quatrième étage, et ne lui avait donné que des meubles extrêmement simples. Mais en découvrant les beautés et les grandes qualités de cette jeune fille, en en recevant de ces plaisirs inouïs qu’aucune expression ne peut rendre, il s’en affola et voulut parer son idole. La mise d’Aquilina contrasta si comiquement avec la misère de son logis que, pour tous deux, il fallut en changer. Ce changement emporta presque toutes les économies de Castanier, qui meubla son appartement semi-conjugal avec le luxe spécial de la fille entretenue. Une jolie femme ne veut rien de laid autour d’elle. Ce qui la distingue entre toutes les femmes est le sentiment de l’homogénéité, l’un des besoins les moins observés de notre nature, et qui conduit les vieilles filles à ne s’entourer que de vieilles choses. Ainsi donc il fallut à cette délicieuse Piémontaise les objets les plus nouveaux, les plus à la mode, tout ce que les marchands avaient de plus coquet, des étoffes tendues, de la soie, des bijoux, des meubles légers et fragiles, de belles porcelaines. Elle ne demanda rien. Seulement quand il fallut choisir, quand Castanier lui disait: «Que veux-tu?» elle répondait: «Mais ceci est mieux!» L’amour qui économise n’est jamais le véritable amour, Castanier prenait donc tout ce qu’il y avait de mieux. Une fois l’échelle de proportion admise, il fallut que tout, dans ce ménage, se trouvât en harmonie. Ce fut le linge, l’argenterie et les mille accessoires d’une maison montée, la batterie de cuisine, les cristaux, le diable! Quoique Castanier voulût, suivant une expression connue, faire les choses simplement, il s’endetta progressivement. Une chose en nécessitait une autre. Une pendule voulut deux candélabres. La cheminée ornée demanda son foyer. Les draperies, les tentures furent trop fraîches pour qu’on les laissât noircir par la fumée, il fallut faire poser des cheminées élégantes, nouvellement inventées par des gens habiles en prospectus, et qui promettaient un appareil invincible contre la fumée. Puis Aquilina trouva si joli de courir pieds nus sur le tapis de sa chambre, que Castanier mit partout des tapis pour folâtrer avec Naqui; enfin il lui fit bâtir une salle de bain, toujours pour qu’elle fût mieux. Les marchands, les ouvriers, les fabricants de Paris ont un art inouï pour agrandir le trou qu’un homme fait à sa bourse; quand on les consulte, ils ne savent le prix de rien, et le paroxisme du désir ne s’accommode jamais d’un retard, ils se font ainsi faire les commandes dans les ténèbres d’un devis approximatif, puis ils ne donnent jamais leurs mémoires, et entraînent le consommateur dans le tourbillon de la fourniture. Tout est délicieux, ravissant, chacun est satisfait. Quelques mois après, ces complaisants fournisseurs reviennent métamorphosés en totaux d’une horrible exigence; ils ont des besoins, ils ont des paiements urgents, ils font même soi-disant faillite, ils pleurent et ils touchent! L’abîme s’entrouvre alors en vomissant une colonne de chiffres qui marchent quatre par quatre, quand ils devaient aller innocemment trois par trois. Avant que Castanier connût la somme de ses dépenses, il en était venu à donner à sa maîtresse un remise chaque fois qu’elle sortait, au lieu de la laisser monter en fiacre. Castanier était gourmand, il eut une excellente cuisinière; et, pour lui plaire, Aquilina le régalait de primeurs, de raretés gastronomiques, de vins choisis qu’elle allait acheter elle-même. Mais n’ayant rien à elle, ses cadeaux si précieux par l’attention, par la délicatesse et la grâce qui les dictaient, épuisaient périodiquement la bourse de Castanier, qui ne voulait pas que sa Naqui restât sans argent, et elle était toujours sans argent! La table fut donc une source de dépenses considérables, relativement à la fortune du caissier. L’ex-dragon dut recourir à des artifices commerciaux pour se procurer de l’argent, car il lui fut impossible de renoncer à ses jouissances. Son amour pour la femme ne lui avait pas permis de résister aux fantaisies de la maîtresse. Il était de ces hommes qui, soit amour-propre, soit faiblesse, ne savent rien refuser à une femme, et qui éprouvent une fausse honte si violente pour dire:—Je ne puis... Mes moyens ne me permettent pas... Je n’ai pas d’argent, qu’ils se ruinent. Donc, le jour où Castanier se vit au fond d’un précipice et que pour s’en retirer il dut quitter cette femme et se mettre au pain et à l’eau, afin d’acquitter ses dettes, il s’était si bien accoutumé à cette femme, à cette vie, qu’il ajourna tous les matins ses projets de réforme. Poussé par les circonstances, il emprunta d’abord. Sa position, ses antécédents lui méritaient une confiance dont il profita pour combiner un système d’emprunt en rapport avec ses besoins. Puis, pour déguiser les sommes auxquelles monta rapidement sa dette, il eut recours à ce que le commerce nomme des circulations. C’est des billets qui ne représentent ni marchandises ni valeurs pécuniaires fournies, et que le premier endosseur paie pour le complaisant souscripteur, espèce de faux toléré parce qu’il est impossible à constater, et que d’ailleurs ce dol fantastique ne devient réel que par un non-paiement. Enfin, quand Castanier se vit dans l’impossibilité de continuer ses manœuvres financières, soit par l’accroissement du capital, soit par l’énormité des intérêts, il fallut faire faillite à ses créanciers. Le jour où le déshonneur fut échu, Castanier préféra la faillite frauduleuse à la faillite simple, le crime au délit. Il résolut d’escompter la confiance que lui méritait sa probité réelle, et d’augmenter le nombre de ses créanciers en empruntant, à la façon de Mathéo, le caissier du Trésor-Royal, la somme nécessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays étranger. Et il s’y était pris comme on vient de le voir. Aquilina ne connaissait pas l’ennui de cette vie, elle en jouissait, comme font beaucoup de femmes, sans plus se demander comment venait l’argent, que certaines gens ne se demandent comment poussent les blés en mangeant leur petit pain doré; tandis que les mécomptes et les soins de l’agriculture sont derrière le four des boulangers, comme sous le luxe inaperçu de la plupart des ménages parisiens, reposent d’écrasants soucis et le plus exorbitant travail.
Au moment où Castanier subissait les tortures de l’incertitude, en pensant à une action qui changeait toute sa vie, Aquilina tranquillement assise au coin de son feu, plongée indolemment dans un grand fauteuil, l’attendait en compagnie de sa femme de chambre. Semblable à toutes les femmes de chambre qui servent ces dames, Jenny était devenue sa confidente, après avoir reconnu combien était inattaquable l’empire que sa maîtresse avait sur Castanier.
—Comment ferons-nous ce soir? Léon veut absolument venir, disait madame de La Garde en lisant une lettre passionnée écrite sur un papier grisâtre.
—Voilà monsieur, dit Jenny.
Castanier entra. Sans se déconcerter, Aquilina roula le billet, le prit dans ses pincettes et le brûla.
—Voilà ce que tu fais de tes billets doux? dit Castanier.
—Oh! mon Dieu, oui, lui répondit Aquilina, n’est-ce pas le meilleur moyen de ne pas les laisser surprendre? D’ailleurs, le feu ne doit-il pas aller au feu, comme l’eau va à la rivière?
—Tu dis cela, Naqui, comme si c’était un vrai billet doux.
—Eh! bien, est-ce que je ne suis pas assez belle pour en recevoir? dit-elle en tendant son front à Castanier avec une sorte de diligence qui eût appris à un homme moins aveuglé qu’elle accomplissait une espèce de devoir conjugal en faisant de la joie au caissier. Mais Castanier en était arrivé à ce degré de passion inspiré par l’habitude qui ne permet plus de rien voir.