Pierquin était de taille moyenne, ni gras, ni maigre, d’une figure vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive; il passait pour misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur pour que son divorce avec le monde fût réel. Son regard habituellement perdu dans le vide, son attitude indifférente, son silence affecté semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide et la nullité d’un notaire exclusivement occupé d’intérêts humains, mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S’allier à la maison Claës aurait été pour lui la cause d’un dévouement sans bornes, s’il n’avait pas eu quelque sentiment d’avarice sous-jacent. Il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans se rendre raison à lui-même de ses changements de manières, ses attentions étaient-elles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général celles des gens d’affaires, quand Claës lui semblait ruiné; puis elles devenaient affectueuses, coulantes et presque serviles, quand il soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt il voyait en Marguerite Claës une infante de laquelle il était impossible à un simple notaire de province d’approcher; tantôt il la considérait comme une pauvre fille trop heureuse s’il daignait en faire sa femme. Il était homme de province, et Flamand, sans malice; il ne manquait même ni de dévouement ni de bonté; mais il avait un naïf égoïsme qui rendait ses qualités incomplètes, et des ridicules qui gâtaient sa personne. En ce moment, madame Claës se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parlé sous le porche de l’église Saint-Pierre, et remarqua la révolution que sa réponse avait faite dans ses manières; elle devina le fond de ses pensées, et d’un regard perspicace elle essaya de lire dans l’âme de sa fille pour savoir si elle pensait à son cousin; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence. Après quelques instants, pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de la ville, le maître du logis descendit de sa chambre où, depuis un instant, sa femme entendait avec un inexprimable plaisir des bottes criant sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle d’un homme jeune et léger, annonçait une complète métamorphose, et l’attente que son apparition causait à madame Claës fut si vive qu’elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit l’escalier. Balthazar se montra bientôt dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d’un bas de soie blanc, une culotte de casimir bleu à boutons d’or, un gilet blanc à fleurs, et un frac bleu. Il avait fait sa barbe, peigné ses cheveux, parfumé sa tête, coupé ses ongles, et lavé ses mains avec tant de soin qu’il semblait méconnaissable à ceux qui l’avaient vu naguère. Au lieu d’un vieillard presque en démence, ses enfants, sa femme et le notaire voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et polie était pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissaient la maigreur des contours et l’adhérence de la peau sur les os avaient même une sorte de grâce.
—Bonjour, Pierquin, dit Balthazar Claës.
Redevenu père et mari, le chimiste prit son dernier enfant sur les genoux de sa femme, et l’éleva en l’air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement.
—Voyez ce petit? dit-il au notaire. Une si jolie créature ne vous donne-t-elle pas l’envie de vous marier? Croyez moi, mon cher, les plaisirs de famille consolent de tout.—Brr! dit-il en enlevant Jean. Pound! s’écriait-il en le mettant à terre. Brr! Pound!
L’enfant riait aux éclats de se voir alternativement en haut du plafond et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas trahir l’émotion que lui causait un jeu si simple en apparence et qui, pour elle, était toute une révolution domestique.
—Voyons comment tu vas, dit Balthazar en posant son fils sur le parquet et s’allant jeter dans une bergère. L’enfant courut à son père, attiré par l’éclat des boutons d’or qui attachaient la culotte au-dessus de l’oreille des bottes.—Tu es un mignon! dit le père en l’embrassant, tu es un Claës, tu marches droit.—Hé bien! Gabriel, comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant l’oreille et la lui tortillant, te défends-tu vaillamment contre les thèmes, les versions? mords-tu ferme aux mathématiques?
Puis Balthazar se leva, vint à Pierquin, et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait:—Mon cher, vous avez peut-être quelque chose à me demander? Il lui donna le bras et l’entraîna dans le jardin, en ajoutant:—Venez voir mes tulipes?...
Madame Claës regarda son mari pendant qu’il sortait, et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune, si affable, si bien lui-même; elle se leva, prit sa fille par la taille, et l’embrassa en disant:—Ma chère Marguerite, mon enfant chérie, je t’aime encore mieux aujourd’hui que de coutume.
—Il y avait bien long-temps que je n’avais vu mon père si aimable, répondit-elle.
Lemulquinier vint annoncer que le dîner était servi. Pour éviter que Pierquin lui offrît le bras, madame Claës prit celui de Balthazar, et toute la famille passa dans la salle à manger.