—Mais tu as raison, je ne vous voyais qu’à travers un voile, et je ne vous entendais plus.

—S’il ne s’était agi que de moi, dit-elle, j’aurais continué à souffrir en silence, sans élever la voix devant mon souverain; mais tes fils ont besoin de considération, Claës. Je t’assure que si tu continuais à dissiper ainsi ta fortune, quand même ton but serait glorieux, le monde ne t’en tiendrait aucun compte et son blâme retomberait sur les tiens. Ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de si haute portée, que ta femme ait attiré ton attention sur un danger que tu n’apercevais pas? Ne parlons plus de tout cela, dit-elle en lui lançant un sourire et un regard pleins de coquetterie. Ce soir, mon Claës, ne soyons pas heureux à demi.

Le lendemain de cette soirée si grave dans la vie de ce ménage, Balthazar Claës, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque promesse relativement à la cessation de ses travaux, ne monta point à son laboratoire et resta près d’elle durant toute la journée. Le lendemain, la famille fit ses préparatifs pour aller à la campagne où elle demeura deux mois environ, et d’où elle ne revint en ville que pour s’y occuper de la fête par laquelle Claës voulait, comme jadis, célébrer l’anniversaire de son mariage. Balthazar obtint alors, de jour en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciance avaient apporté dans ses affaires. Loin d’élargir la plaie par des observations, sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consommés. Des sept domestiques qu’avait Claës, le jour où il reçut pour la dernière fois, il ne restait plus que Lemulquinier, Josette la cuisinière, et une vieille femme de chambre nommée Martha qui n’avait pas quitté sa maîtresse depuis sa sortie du couvent; il était donc impossible de recevoir la haute société de la ville avec un si petit nombre de serviteurs. Madame Claës leva toutes les difficultés en proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service le fils de leur jardinier, et d’emprunter le domestique de Pierquin. Ainsi, personne ne s’apercevrait encore de leur état de gêne. Pendant vingt jours que durèrent les apprêts, madame Claës sut tromper avec habileté le désœuvrement de son mari: tantôt elle le chargeait de choisir des fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la galerie et les appartements; tantôt elle l’envoyait à Dunkerque pour s’y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons, la gloire des tables ménagères dans le département du Nord. Une fête comme celle que donnait Claës était une affaire capitale, qui exigeait une multitude de soins et une correspondance active, dans un pays où les traditions de l’hospitalité mettent si bien en jeu l’honneur des familles, que, pour les maîtres et les gens, un dîner est comme une victoire à remporter sur les convives. Les huîtres arrivaient d’Ostende, les coqs de bruyère étaient demandés à l’Écosse, les fruits venaient de Paris; enfin les moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial. D’ailleurs le bal de la maison Claës avait une sorte de célébrité. Le chef-lieu du Département étant alors à Douai, cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d’hiver, et donnait le ton à toutes celles du pays. Aussi pendant quinze ans Balthazar s’était-il efforcé de se distinguer, et avait si bien réussi qu’il s’en faisait chaque fois des récits à vingt lieues à la ronde, et qu’on parlait des toilettes, des invités, des plus petits détails, des nouveautés qu’on y avait vues, ou des événements qui s’y étaient passés. Ces préparatifs empêchèrent donc Claës de songer à la recherche de l’Absolu. En revenant aux idées domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amour-propre d’homme, de Flamand, de maître de maison, et se plut à étonner la contrée. Il voulut imprimer un caractère à cette soirée par quelque recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes les fantaisies du luxe, la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, et faisant de sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à ce luxe inouï, rien ne paraissait devoir en faire manquer l’effet. Mais le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des désastres éprouvés par la grande-armée en Russie et à la Bérésina s’étaient répandus dans l’après-dîner. Une tristesse profonde et vraie s’empara des Douaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne à Douai, il y en eut une pour Balthazar. Monsieur de Wierzchownia, alors à Dresde où il se mourait, disait-il, d’une blessure reçue dans un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hôte plusieurs idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relativement à l’Absolu. Cette lettre plongea Claës dans une profonde rêverie qui fit honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s’y méprit pas. Pour elle, la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison Claës jetait son dernier éclat, eut donc quelque chose de sombre et de triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par six générations dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens admirèrent pour la dernière fois.

La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physionomie en accord avec ce logis. C’était bien la jeune fille flamande telle que les peintres du pays l’ont représentée: une tête parfaitement ronde et pleine; des cheveux châtains, lissés sur le front et séparés en deux bandeaux; des yeux gris, mélangés de vert; de beaux bras, un embonpoint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais sur son front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparents. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut avoir peu d’enjouement. La réflexion, l’ordre, le sentiment du devoir, les trois principales expressions du caractère flamand animaient sa figure froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était ramené par une certaine grâce dans les contours, et par une paisible fierté qui donnait des gages au bonheur domestique. Par une bizarrerie que les physiologistes n’ont pas encore expliquée, elle n’avait aucun trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son aïeule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait conservé précieusement attestait cette ressemblance.

Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l’armée interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu’ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se retirèrent promptement. Les indifférents restèrent avec quelques joueurs et plusieurs amis de Claës; mais, insensiblement, cette maison si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de Douai, rentra dans le silence; et, vers une heure du matin, la galerie fut déserte, les lumières s’éteignirent de salon en salon. Enfin cette cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et sombre: image prophétique de l’avenir qui attendait la famille. Quand les Claës rentrèrent dans leur appartement, Balthazar fit lire à sa femme la lettre du Polonais, elle la lui rendit par un geste triste, elle prévoyait l’avenir.

En effet, à compter de ce jour, Balthazar déguisa mal le chagrin et l’ennui qui l’accabla. Le matin, après le déjeuner de famille, il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean, causait avec ses deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie, il paraissait s’en acquitter comme d’un devoir. Lorsque sa femme redescendait après s’être habillée, elle le trouvait toujours assis dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie, sans s’impatienter du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal, il le lisait lentement, comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres, revenait s’asseoir et attisait le feu rêveusement, en homme à qui la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvements. Madame Claës regretta vivement son défaut d’instruction et de mémoire. Il lui était difficile de soutenir long-temps une conversation intéressante; d’ailleurs, peut-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont tout dit et qui sont forcés d’aller chercher des sujets de distraction en dehors de la vie du cœur ou de la vie matérielle. La vie du cœur a ses moments, et veut des oppositions; les détails de la vie matérielle ne sauraient occuper long-temps des esprits supérieurs habitués à se décider promptement; et le monde est insupportable aux âmes aimantes. Deux êtres solitaires qui se connaissent entièrement doivent donc chercher leurs divertissements dans les régions les plus hautes de la pensée, car il est impossible d’opposer quelque chose de petit à ce qui est immense. Puis, quand un homme s’est accoutumé à manier de grandes choses, il devient inamusable, s’il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si gracieusement enfants; mais cette enfance du cœur n’est-elle pas un phénomène humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre?

Pendant les premiers mois, madame Claës se tira de cette situation critique par des efforts inouïs que lui suggéra l’amour ou la nécessité. Tantôt elle voulut apprendre le trictrac qu’elle n’avait jamais pu jouer, et, par un prodige assez concevable, elle finit par le savoir. Tantôt elle intéressait Balthazar à l’éducation de ses filles en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources s’épuisèrent. Il vint un moment où Joséphine se trouva devant Balthazar comme madame de Maintenon en présence de Louis XIV; mais sans avoir, pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni les ruses d’une cour qui savait jouer des comédies comme celle de l’ambassade du roi de Siam ou du sophi de Perse. Réduit, après avoir dépensé la France, à des expédients de fils de famille pour se procurer de l’argent, le monarque n’avait plus ni jeunesse ni succès, et sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs; la royale bonne, qui avait su bercer les enfants, ne sut pas toujours bercer le père, qui souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la vie et de Dieu. Mais Claës souffrait de trop de puissance. Oppressé par une pensée qui l’étreignait, il rêvait les pompes de la Science, des trésors pour l’humanité, pour lui la gloire. Il souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux colonnes du temple. L’effet était le même pour ces deux souverains, quoique le monarque intellectuel fût accablé par sa force et l’autre par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette espèce de nostalgie scientifique? Après avoir usé les moyens que lui offraient les occupations de famille, elle appela le monde à son secours, en donnant deux CAFÉS par semaine. A Douai, les Cafés remplacent les thés. Un Café est une assemblée où, pendant une soirée entière, les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent les caves dans ce benoît pays, mangent des friandises, prennent du café noir, ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes chantent des romances, discutent leurs toilettes ou se racontent les gros riens de la ville. C’est toujours les tableaux de Miéris ou de Terburg, moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus, moins les guitares et les beaux costumes du seizième siècle. Mais les efforts que faisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son affabilité d’emprunt, les feux d’artifice de son esprit, tout accusait la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le lendemain.

Ces fêtes continuelles, faibles palliatifs, attestèrent la gravité de la maladie. Ces branches que rencontrait Balthazar en roulant dans son précipice, retardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S’il ne parla jamais de ses anciennes occupations, s’il n’émit pas un regret en sentant l’impossibilité dans laquelle il s’était mis de recommencer ses expériences, il eut les mouvements tristes, la voix faible, l’abattement d’un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement visible; le sommeil le débarrassait sans doute d’une importune pensée; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en apercevant une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu’il avait à consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si madame Claës connaissait la cause de cette langueur, elle s’efforça d’ignorer combien les ravages en étaient étendus. Pleine de courage contre les souffrances de l’esprit, elle était sans force contre les générosités du cœur. Elle n’osait questionner Balthazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l’air d’un homme occupé par une arrière-pensée; mais elle frémissait en lui voyant secouer sa mélancolie et tâcher, par un sentiment généreux, de paraître gai pour n’attrister personne. Les coquetteries du père avec ses deux filles, ou ses jeux avec Jean, mouillaient de pleurs les yeux de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise le cœur; madame Claës avait alors envie de dire:—Tue-moi, et fais ce que tu voudras! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent leur feu vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut frappé de lourdeur. Ces symptômes, devenus plus graves vers la fin du mois d’avril, effrayèrent madame Claës, pour qui ce spectacle était intolérable, et qui s’était déjà fait mille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que Balthazar lui sembla plus affaissé qu’il ne l’avait jamais été, elle n’hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.

—Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments.

Balthazar la regarda d’un air étonné.