—Je n’en veux plus faire, dit le vieillard.
—Plus, s’écria-t-elle. Vous en avez donc?
—Rien, des misères, répondit-il en baissant les yeux et rougissant.
Marguerite se trouva pour la première fois humiliée par l’abaissement de son père, et en souffrit tant qu’elle n’osa l’interroger. Un mois après cette scène, un banquier de la ville vint pour toucher une lettre de change de dix mille francs, souscrite par Claës. Marguerite ayant prié le banquier d’attendre pendant la journée en témoignant le regret de n’avoir pas été prévenue de ce paiement, celui-ci l’avertit que la maison Protez et Chiffreville en avait neuf autres de même somme, échéant de mois en mois.
—Tout est dit, s’écria Marguerite, l’heure est venue.
Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée à grands pas, dans le parloir, en se parlant à elle-même:—Trouver cent mille francs, dit-elle, ou voir notre père en prison! Que faire?
Balthazar ne descendit pas. Lassée de l’attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant, elle vit son père au milieu d’une pièce immense, fortement éclairée, garnie de machines et de verreries poudreuses; çà et là, des livres, des tables encombrées de produits étiquetés, numérotés. Partout le désordre qu’entraîne la préoccupation du savant y froissait les habitudes flamandes. Cet ensemble de matras, de cornues, de métaux, de cristallisations fantasquement colorées, d’échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur des fourneaux, était dominé par la figure de Balthazar Claës qui, sans habit, les bras nus comme ceux d’un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme ses cheveux. Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent pas une machine pneumatique. Le récipient de cette machine était coiffé d’une lentille formée par de doubles verres convexes dont l’intérieur était plein d’alcool et qui réunissait les rayons du soleil entrant alors par l’un des compartiments de la rose du grenier. Le récipient, dont le plateau était isolé, communiquait avec des fils d’une immense pile de Volta. Lemulquinier occupé à faire mouvoir le plateau de cette machine montée sur un axe mobile, afin de toujours maintenir la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons du soleil, se leva, la face noire de poussière, et dit:—Ha! mademoiselle, n’approchez pas!
L’aspect de son père qui, presque agenouillé devant sa machine, recevait d’aplomb la lumière du soleil, et dont les cheveux épars ressemblaient à des fils d’argent, son crâne bossué, son visage contracté par une attente affreuse, la singularité des objets qui l’entouraient, l’obscurité dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d’où s’élançaient des machines bizarres, tout contribuait à frapper Marguerite qui se dit avec terreur: Mon père est fou! Elle s’approcha de lui pour lui dire à l’oreille:—Renvoyez Lemulquinier.
—Non, non, mon enfant, j’ai besoin de lui, j’attends l’effet d’une belle expérience à laquelle les autres n’ont pas songé. Voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil. J’ai les moyens de soumettre les métaux dans un vide parfait, aux feux solaires concentrés et à des courants électriques. Vois-tu, dans un moment, l’action la plus énergique dont puisse disposer un chimiste va éclater, et moi seul...
—Eh! mon père, au lieu de vaporiser les métaux, vous devriez bien les réserver pour payer vos lettres de change...