—Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame Claës était morte.

—Ma fille, si tu savais ce dont il s’agit, tu ne me dirais pas de telles paroles. Écoute, je vais t’expliquer le problème... Mais tu ne me comprendras pas? s’écria-t-il avec désespoir. Enfin, donne! crois une fois en ton père. Oui, je sais que j’ai fait de la peine à ta mère; que j’ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune et dilapidé la vôtre; que vous travaillez tous pour ce que tu nommes une folie; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marguerite, écoute-moi donc! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t’obéirai comme tu devrais, toi, m’obéir; je ferai tes volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants, je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère, dit-il en versant des larmes. Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette figure en pleurs, et Claës se jeta aux genoux de sa fille en croyant qu’elle allait céder.—Marguerite, Marguerite! donne, donne! Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels! Vois-tu, je mourrai, ceci me tuera. Écoute-moi! ma parole sera sacrée. Si j’échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France même, si tu l’exiges, et j’irai travailler comme un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune et rapporter un jour à mes enfants ce que la Science leur aura pris. Marguerite voulait relever son père, mais il persistait à rester à ses genoux, et il ajouta en pleurant:—Sois une dernière fois, tendre et dévouée? Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes duretés. Tu m’appelleras vieux fou! tu me nommeras mauvais père! enfin tu me diras que je suis un ignorant! Moi, quand j’entendrai ces paroles, je te baiserai les mains. Tu pourras me battre, si tu le veux; et quand tu me frapperas, je te bénirai comme la meilleure des filles en me souvenant que tu m’as donné ton sang!

—S’il ne s’agissait que de mon sang, je vous le rendrais, s’écria-t-elle, mais puis-je laisser égorger par la Science mon frère et ma sœur? non! Cessez, cessez, dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son père.

—Soixante-mille francs et deux mois, dit-il en se levant avec rage, il ne me faut plus que cela; mais ma fille se met entre la gloire, entre la richesse et moi. Sois maudite! ajouta-t-il. Tu n’es ni fille, ni femme, tu n’as pas de cœur, tu ne seras ni une mère, ni une épouse, ajouta-t-il. Laisse-moi prendre! dis, ma chère petite, mon enfant chérie, je t’adorerai, ajouta-t-il en avançant la main sur l’or par un mouvement d’atroce énergie.

—Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le grand Claës nous voient! dit Marguerite en montrant le portrait.

—Eh! bien, essaie de vivre couverte du sang de ton père, cria Balthazar en lui jetant un regard d’horreur. Il se leva, contempla le parloir et sortit lentement. En arrivant à la porte, il se retourna comme eût fait un mendiant et interrogea sa fille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tête négatif.—Adieu, ma fille, dit-il avec douceur, tâchez de vivre heureuse.

Quand il eut disparu, Marguerite resta dans une stupeur qui eut pour effet de l’isoler de la terre, elle n’était plus dans le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes, et volait dans les espaces du monde moral où tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les temps, où quelque main divine relève la toile étendue sur l’avenir. Il lui sembla qu’il s’écoulait des jours entiers entre chacun des pas que faisait son père en montant l’escalier; puis elle eut un frisson d’horreur au moment où elle l’entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressentiment qui répandit dans son âme la poignante clarté d’un éclair, elle franchit les escaliers sans lumière, sans bruit, avec la vélocité d’une flèche, et vit son père qui s’ajustait le front avec un pistolet.

—Prenez tout, lui cria-t-elle en s’élançant vers lui.

Elle tomba sur un fauteuil. Balthazar la voyant pâle, se mit à pleurer comme pleurent les vieillards; il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des paroles sans suite, il était près de sauter de joie, et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa maîtresse après en avoir obtenu le bonheur.

—Assez! assez, mon père, dit-elle, songez à votre promesse! Si vous ne réussissez pas, vous m’obéirez!