—Pauvre, pauvre Emmanuel, que nous restera-t-il?
—Laissez-moi faire, s’écria le jeune homme d’un air radieux, nous nous aimons, tout ira bien!
Quelques mois s’écoulèrent dans une tranquillité parfaite. Monsieur de Solis fit comprendre à Marguerite que ses chétives économies ne constitueraient jamais une fortune, et lui conseilla de vivre à l’aise en prenant, pour maintenir l’abondance au logis, l’argent qui restait sur la somme de laquelle il avait été le dépositaire. Pendant ce temps, Marguerite fut livrée aux anxiétés qui jadis avaient agité sa mère en semblable occurrence. Quelque incrédule qu’elle pût être, elle en était arrivée à espérer dans le génie de son père. Par un phénomène inexplicable, beaucoup de gens ont l’espérance sans avoir la foi. L’espérance est la fleur du Désir, la foi est le fruit de la Certitude. Marguerite se disait: «Si mon père réussit, nous serons heureux!» Claës et Lemulquinier seuls disaient: «Nous réussirons!» Malheureusement, de jour en jour, le visage de cet homme s’attrista. Quand il venait dîner, il n’osait parfois regarder sa fille et parfois il lui jetait aussi des regards de triomphe. Marguerite employa ses soirées à se faire expliquer par le jeune de Solis plusieurs difficultés légales. Elle accabla son père de questions sur leurs relations de famille. Enfin elle acheva son éducation virile, elle se préparait évidemment à exécuter le plan qu’elle méditait si son père succombait encore une fois dans son duel avec l’Inconnu (X).
Au commencement du mois de juillet, Balthazar passa toute une journée assis sur le banc de son jardin, plongé dans une méditation triste. Il regarda plusieurs fois le tertre dénué de tulipes, les fenêtres de la chambre de sa femme; il frémissait sans doute en songeant à tout ce que sa lutte lui avait coûté: ses mouvements attestaient des pensées en dehors de la Science. Marguerite vint s’asseoir et travailler près de lui quelques moments avant le dîner.
—Hé! bien, mon père, vous n’avez pas réussi.
—Non, mon enfant.
—Ah! dit Marguerite d’une voix douce, je ne vous adresserai pas le plus léger reproche, nous sommes également coupables. Je réclamerai seulement l’exécution de votre parole, elle doit être sacrée, vous êtes un Claës. Vos enfants vous entoureront d’amour et de respect; mais d’aujourd’hui vous m’appartenez, et me devez obéissance. Soyez sans inquiétude, mon règne sera doux, et je travaillerai même à le faire promptement finir. J’emmène Martha, je vous quitte pour un mois environ, et pour m’occuper de vous, car, dit-elle en le baisant au front, vous êtes mon enfant. Demain, Félicie conduira donc la maison. La pauvre enfant n’a que dix-sept ans, elle ne saurait pas vous résister; soyez généreux, ne lui demandez pas un sou, car elle n’aura que ce qu’il lui faut strictement pour les dépenses de la maison. Ayez du courage, renoncez pendant deux ou trois années à vos travaux et à vos pensées. Le problème mûrira, je vous aurai amassé l’argent nécessaire pour le résoudre et vous le résoudrez. Hé! bien, votre reine n’est-elle pas clémente, dites?
—Tout n’est donc pas perdu, dit le vieillard.
—Non, si vous êtes fidèle à votre parole.
—Je vous obéirai, ma fille, répondit Claës avec une émotion profonde.