Marguerite prit le bras de son père pour se rendre dans les appartements de la maison de devant où l’attendait une somptueuse fête. Quand il entra dans la galerie après tous ses hôtes, il la vit meublée de tableaux et remplie de fleurs rares.
—Des tableaux, s’écria-t-il, des tableaux! et quelques-uns de nos anciens!
Il s’arrêta, son front se rembrunit, il eut un moment de tristesse, et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant l’étendue de son humiliation secrète.
—Tout cela est à vous, mon père, dit Marguerite en devinant les sentiments qui agitaient l’âme de Balthazar.
—Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s’écria-t-il, combien de fois auras-tu donc donné la vie à ton père?
—Ne conservez plus aucun nuage sur votre front, ni la moindre pensée triste dans votre cœur, répondit-elle, et vous m’aurez récompensée au delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinier, mon père chéri, le peu de mots que vous m’avez dits de lui me le fait estimer, et, je l’avoue, j’avais mal jugé cet homme; ne pensez plus à ce que vous lui devez, il restera près de vous comme un humble ami. Emmanuel possède environ soixante mille francs d’économie, nous les donnerons à Lemulquinier. Après vous avoir si bien servi, cet homme doit être heureux le reste de ses jours. Ne vous inquiétez pas de nous! Monsieur de Solis et moi, nous aurons une vie calme et douce, une vie sans faste; nous pouvons donc nous passer de cette somme jusqu’à ce que vous nous la rendiez.
—Ah! ma fille, ne m’abandonne jamais! Sois toujours la providence de ton père.
En entrant dans les appartements de réception, Balthazar les trouva restaurés et meublés aussi magnifiquement qu’ils l’étaient autrefois. Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée par le grand escalier, sur chaque marche duquel se trouvaient des arbres fleuris. Une argenterie merveilleuse de façon, offerte par Gabriel à son père, séduisit les regards autant qu’un luxe de table qui parut inouï aux principaux habitants d’une ville où ce luxe est traditionnellement à la mode. Les domestiques de monsieur Conyncks, ceux de Claës et de Pierquin étaient là pour servir ce repas somptueux. En se voyant au milieu de cette table couronnée de parents, d’amis et de figures sur lesquelles éclatait une joie vive et sincère, Balthazar, derrière lequel se tenait Lemulquinier, eut une émotion si pénétrante que chacun se tut, comme on se tait devant les grandes joies ou les grandes douleurs.
—Chers enfants, s’écria-t-il, vous avez tué le veau gras pour le retour du père prodigue.
Ce mot par lequel le savant se faisait justice, et qui empêcha peut-être qu’on ne la lui fît plus sévère, fut prononcé si noblement que chacun attendri essuya ses larmes; mais ce fut la dernière expression de mélancolie, la joie prit insensiblement le caractère bruyant et animé qui signale les fêtes de famille. Après le dîner, les principaux habitants de la ville arrivèrent pour le bal qui s’ouvrit et qui répondit à la splendeur classique de la maison Claës restaurée. Les trois mariages se firent promptement et donnèrent lieu à des fêtes, des bals, des repas qui entraînèrent pour plusieurs mois le vieux Claës dans le tourbillon du monde. Son fils aîné alla s’établir à la terre que possédait près de Cambray Conyncks, qui ne voulait jamais se séparer de sa fille. Madame Pierquin dut également quitter la maison paternelle, pour faire les honneurs de l’hôtel que Pierquin avait fait bâtir, et où il voulait vivre noblement, car sa charge était vendue, et son oncle Des Racquets venait de mourir en lui laissant des trésors lentement économisés. Jean partit pour Paris, où il devait achever son éducation.