—Une femme sans vertu n’est-elle pas odieuse? dit Émile à Raphaël.
Euphrasie leur lança un regard de vipère, et répondit avec un inimitable accent d’ironie:—La vertu! nous la laissons aux laides et aux bossues. Que seraient-elles sans cela, les pauvres femmes?
—Allons, tais-toi, s’écria Émile, ne parle point de ce que tu ne connais pas.
—Ah! je ne la connais pas! reprit Euphrasie. Se donner pendant toute la vie à un être détesté, savoir élever des enfants qui vous abandonnent, et leur dire: Merci! quand il vous frappent au cœur; voilà les vertus que vous ordonnez à la femme. Encore, pour la récompenser de son abnégation, venez-vous lui imposer des souffrances en cherchant à la séduire; si elle résiste, vous la compromettez. Jolie vie! Autant rester libres, aimer ceux qui nous plaisent et mourir jeunes.
—Ne crains-tu pas de payer tout cela un jour?
—Eh! bien, répondit-elle, au lieu d’entremêler mes plaisirs de chagrins, ma vie sera coupée en deux parts: une jeunesse certainement joyeuse, et je ne sais quelle vieillesse incertaine pendant laquelle je souffrirai tout à mon aise.
—Elle n’a pas aimé, dit Aquilina d’un son de voix prononcé. Elle n’a jamais fait cent lieues pour aller dévorer avec mille délices un regard et un refus; elle n’a point attaché sa vie à un cheveu, ni essayé de poignarder plusieurs hommes pour sauver son souverain, son seigneur, son dieu. Pour elle, l’amour était un joli colonel.
—Hé! hé! La Rochelle, répondit Euphrasie, l’amour est comme le vent, nous ne savons d’où il vient. D’ailleurs, si tu avais été bien aimée par une bête, tu prendrais les gens d’esprit en horreur.
—Le Code nous défend d’aimer les bêtes, répliqua la grande Aquilina d’un accent ironique.
—Je te croyais plus indulgente pour les militaires, s’écria Euphrasie en riant.