Montefiore se donna pour un ancien sujet de l’Espagne, persécuté par Napoléon et qui le servait contre son gré; ces demi-mensonges eurent le succès qu’il en attendait. Il fut invité à partager le repas de la famille, comme le voulaient son nom, sa naissance et son titre. Montefiore avait ses raisons en cherchant à capter la bienveillance du marchand; il sentait sa madone, comme l’ogre sentait la chair fraîche du petit Poucet et de ses frères. Malgré la confiance qu’il sut inspirer au drapier, celui-ci garda le plus profond secret sur cette madone; et non-seulement le capitaine n’aperçut aucune trace de jeune fille durant la première journée qu’il passa sous le toit de l’honnête Espagnol, mais encore il ne put entendre aucun bruit ni saisir aucun indice qui lui en révélât la présence dans cet antique logis. Cependant tout résonnait si bien entre les planchers de cette construction, presque entièrement bâtie en bois, que pendant le silence des premières heures de la nuit, Montefiore espéra deviner en quel lieu se trouvait cachée la jeune inconnue. Imaginant qu’elle était la fille unique de ces vieilles gens, il la crut consignée par eux dans les mansardes, où ils avaient établi leur domicile pour tout le temps de l’occupation. Mais aucune révélation ne trahit la cachette de ce précieux trésor. L’officier resta bien le visage collé aux petits carreaux en losange, et retenus par des branches de plomb, qui donnaient sur la cour intérieure, noire enceinte de murailles; mais il n’y aperçut aucune lueur, si ce n’est celle que projetaient les fenêtres de la chambre où étaient les deux vieux époux, toussant, allant, venant, parlant. De la jeune fille, pas même l’ombre. Montefiore était trop fin pour risquer l’avenir de sa passion en se hasardant à sonder nuitamment la maison, ou à frapper doucement aux portes. Découvert par ce chaud patriote, soupçonneux comme doit l’être un Espagnol père et marchand de draperies, c’eût été se perdre infailliblement. Le capitaine résolut donc d’attendre avec patience, espérant tout du temps et de l’imperfection des hommes, qui finissent toujours, même les scélérats, à plus forte raison les honnêtes gens, par oublier quelque précaution. Le lendemain, il découvrit où couchait la servante, en voyant une espèce de hamac dans la cuisine. Quant à l’apprenti, il dormait sur les comptoirs de la boutique. Pendant cette seconde journée, au souper, Montefiore, en maudissant Napoléon, réussit à dérider le front soucieux de son hôte, Espagnol grave, noir visage, semblable à ceux que l’on sculptait jadis sur le manche des rebecs; et sa femme retrouva un sourire gai de haine dans les plis de sa vieille figure. La lampe et les reflets du brazero éclairaient fantastiquement cette noble salle. L’hôtesse venait d’offrir un cigaretto à leur demi-compatriote. En ce moment, Montefiore entendit le frôlement d’une robe et la chute d’une chaise, derrière une tapisserie.

JUANA.

C’était une figure blanche, où le ciel de l’Espagne avait jeté quelques légers tons de bistre.

LES MARANA.

—Allons, dit la femme en pâlissant, que tous les saints nous assistent! et qu’il ne soit pas arrivé de malheur.

—Vous avez donc là quelqu’un? dit l’Italien sans donner signe d’émotion.

Le drapier laissa échapper un mot d’injure contre les filles. Alarmée, sa femme ouvrit une porte secrète, et amena demi-morte la madone de l’Italien, à laquelle cet amoureux ravi ne parut faire aucune attention. Seulement, pour éviter toute affectation, il regarda la jeune fille, se retourna vers l’hôte, et lui dit dans sa langue maternelle:—Est-ce là votre fille, seigneur?

Perez de Lagounia, tel était le nom du marchand, avait eu de grandes relations commerciales à Gênes, à Florence, à Livourne; il savait l’italien et répondit dans la même langue:—Non. Si c’eût été ma fille, j’eusse pris moins de précautions. Cette enfant nous est confiée, et j’aimerais mieux périr que de lui voir arriver le moindre malheur. Mais donnez donc de la raison à une fille de dix-huit ans!

—Elle est bien belle, dit froidement Montefiore, qui ne regarda plus la jeune fille.