—Mais, Philippe, vous ne comprenez donc plus le français? Vous avez sans doute laissé votre esprit en Sibérie, répliqua le gros homme en lançant un regard douloureusement comique sur un poteau qui se trouvait à cent pas de là.
—J’entends! répondit Philippe qui saisit son fusil, se leva tout à coup, s’élança d’un seul bond dans le champ, et courut vers le poteau.—Par ici, d’Albon, par ici! demi-tour à gauche, cria-t-il à son compagnon en lui indiquant par un geste une large voie pavée. Chemin de Baillet à l’Ile-Adam! reprit-il, ainsi nous trouverons dans cette direction celui de Cassan, qui doit s’embrancher sur celui de l’Ile-Adam.
—C’est juste, mon colonel, dit monsieur d’Albon en remettant sur sa tête une casquette avec laquelle il venait de s’éventer.
—En avant donc, mon respectable conseiller, répondit le colonel Philippe en sifflant les chiens qui semblaient déjà lui mieux obéir qu’au magistrat auquel ils appartenaient.
—Savez-vous, monsieur le marquis, reprit le militaire goguenard, que nous avons encore plus de deux lieues à faire? Le village que nous apercevons là-bas doit être Baillet.
—Grand Dieu! s’écria le marquis d’Albon, allez à Cassan, si cela peut vous être agréable, mais vous irez tout seul. Je préfère attendre ici, malgré l’orage, un cheval que vous m’enverrez du château. Vous vous êtes moqué de moi, Sucy. Nous devions faire une jolie petite partie de chasse, ne pas nous éloigner de Cassan, fureter sur les terres que je connais. Bah! au lieu de nous amuser, vous m’avez fait courir comme un lévrier depuis quatre heures du matin, et nous n’avons eu pour tout déjeuner que deux tasses de lait! Ah! si vous avez jamais un procès à la Cour, je vous le ferai perdre, eussiez-vous cent fois raison.
Le chasseur découragé s’assit sur une des bornes qui étaient au pied du poteau, se débarrassa de son fusil, de sa carnassière vide, et poussa un long soupir.
—France! voilà tes députés, s’écria en riant le colonel de Sucy. Ah! mon pauvre d’Albon, si vous aviez été comme moi six ans au fond de la Sibérie...
Il n’acheva pas et leva les yeux au ciel, comme si ses malheurs étaient un secret entre Dieu et lui.
—Allons! marchez! ajouta-t-il. Si vous restez assis, vous êtes perdu.