Cette femme semblait ensevelie dans une méditation profonde.

ADIEU (p. 298).

—Ton nom? lui dit Philippe en la contemplant fixement comme s’il eût voulu l’ensorceler.

—Geneviève, dit-elle en riant d’un rire bête.

—Jusqu’à présent la vache est la créature la plus intelligente que nous ayons vue, s’écria le magistrat. Je vais tirer un coup de fusil pour faire venir du monde.

Au moment où d’Albon saisissait son arme, le colonel l’arrêta par un geste, et lui montra du doigt l’inconnue qui avait si vivement piqué leur curiosité. Cette femme semblait ensevelie dans une méditation profonde, et venait à pas lents par une allée assez éloignée, en sorte que les deux amis eurent le temps de l’examiner. Elle était vêtue d’une robe de satin noir tout usée. Ses longs cheveux tombaient en boucles nombreuses sur son front, autour de ses épaules, descendaient jusqu’en bas de sa taille, et lui servaient de châle. Accoutumée sans doute à ce désordre, elle ne chassait que rarement sa chevelure de chaque côté de ses tempes; mais alors, elle agitait la tête par un mouvement brusque, et ne s’y prenait pas à deux fois pour dégager son front ou ses yeux de ce voile épais. Son geste avait d’ailleurs, comme celui d’un animal, cette admirable sécurité de mécanisme dont la prestesse pouvait paraître un prodige dans une femme. Les deux chasseurs étonnés la virent sauter sur une branche de pommier et s’y attacher avec la légèreté d’un oiseau. Elle y saisit des fruits, les mangea, puis se laissa tomber à terre avec la gracieuse mollesse qu’on admire chez les écureuils. Ses membres possédaient une élasticité qui ôtait à ses moindres mouvements jusqu’à l’apparence de la gêne ou de l’effort. Elle joua sur le gazon, s’y roula comme aurait pu le faire un enfant; puis, tout à coup, elle jeta ses pieds et ses mains en avant, et resta étendue sur l’herbe avec l’abandon, la grâce, le naturel d’une jeune chatte endormie au soleil. Le tonnerre ayant grondé dans le lointain, elle se retourna subitement, et se mit à quatre pattes avec la miraculeuse adresse d’un chien qui entend venir un étranger. Par l’effet de cette bizarre attitude, sa noire chevelure se sépara tout à coup en deux larges bandeaux qui retombèrent de chaque côté de sa tête, et permit aux deux spectateurs de cette scène singulière d’admirer des épaules dont la peau blanche brilla comme les marguerites de la prairie, un cou dont la perfection faisait juger celle de toutes les proportions du corps.

Elle laissa échapper un cri douloureux, et se leva tout à fait sur ses pieds. Ses mouvements se succédaient si gracieusement, s’exécutaient si lestement, qu’elle semblait être, non pas une créature humaine, mais une de ces filles de l’air célébrées par les poésies d’Ossian. Elle alla vers une nappe d’eau, secoua légèrement une de ses jambes pour la débarrasser de son soulier, et parut se plaire à tremper son pied blanc comme l’albâtre dans la source en y admirant sans doute les ondulations qu’elle y produisait, et qui ressemblaient à des pierreries. Puis elle s’agenouilla sur le bord du bassin, s’amusa, comme un enfant, à y plonger ses longues tresses et à les en tirer brusquement pour voir tomber goutte à goutte l’eau dont elles étaient chargées, et qui, traversée par les rayons du jour, formaient comme des chapelets de perles.

—Cette femme est folle, s’écria le conseiller.

Un cri rauque, poussé par Geneviève, retentit et parut s’adresser à l’inconnue, qui se redressa vivement en chassant ses cheveux de chaque côté de son visage. En ce moment, le colonel et d’Albon purent voir distinctement les traits de cette femme, qui, en apercevant les deux amis, accourut en quelques bonds à la grille avec la légèreté d’une biche.