—Oui, reprit d’Albon, il a été pris par des Cosaques et mené en Sibérie, d’où il est revenu depuis onze mois environ.

—Entrez, monsieur, dit l’inconnu en conduisant le magistrat dans un salon situé au rez-de-chaussée de l’habitation où tout portait les marques d’une dévastation capricieuse.

Des vases de porcelaine précieux étaient brisés à côté d’une pendule dont la cage était respectée. Les rideaux de soie drapés devant les fenêtres étaient déchirés, tandis que le double rideau de mousseline restait intact.

—Vous voyez, dit-il à monsieur d’Albon en entrant, les ravages exercés par la charmante créature à laquelle je me suis consacré. C’est ma nièce; malgré l’impuissance de mon art, j’espère lui rendre un jour la raison, en essayant une méthode qu’il n’est malheureusement permis qu’aux gens riches de suivre.

Puis, comme toutes les personnes qui vivent dans la solitude, en proie à une douleur renaissante, il raconta longuement au magistrat l’aventure suivante, dont le récit a été coordonné et dégagé des nombreuses digressions que firent le narrateur et le conseiller.


En quittant, sur les neuf heures du soir, les hauteurs de Studzianka, qu’il avait défendues pendant toute la journée du 28 novembre 1812, le maréchal Victor y laissa un millier d’hommes chargés de protéger jusqu’au dernier moment celui des deux ponts construits sur la Bérésina qui subsistait encore. Cette arrière-garde s’était dévouée pour tâcher de sauver une effroyable multitude de traînards engourdis par le froid, qui refusaient obstinément de quitter les équipages de l’armée. L’héroïsme de cette généreuse troupe devait être inutile. Les soldats qui affluaient par masses sur les bords de la Bérésina y trouvaient, par malheur, l’immense quantité de voitures, de caissons et de meubles de toute espèce que l’armée avait été obligée d’abandonner en effectuant son passage pendant les journées des 27 et 28 novembre. Héritiers de richesses inespérées, ces malheureux, abrutis par le froid, se logeaient dans les bivouacs vides, brisaient le matériel de l’armée pour se construire des cabanes, faisaient du feu avec tout ce qui leur tombait sous la main, dépeçaient les chevaux pour se nourrir, arrachaient le drap ou les toiles des voitures pour se couvrir, et dormaient au lieu de continuer leur route et de franchir paisiblement pendant la nuit cette Bérésina qu’une incroyable fatalité avait déjà rendue si funeste à l’armée. L’apathie de ces pauvres soldats ne peut être comprise que par ceux qui se souviennent d’avoir traversé ces vastes déserts de neige, sans autre boisson que la neige, sans autre lit que la neige, sans autre perspective qu’un horizon de neige, sans autre aliment que la neige ou quelques betteraves gelées, quelques poignées de farine ou de la chair de cheval. Mourant de faim, de soif, de fatigue et de sommeil, ces infortunés arrivaient sur une plage où ils apercevaient du bois, des feux, des vivres, d’innombrables équipages abandonnés, des bivouacs, enfin toute une ville improvisée. Le village de Studzianka avait été entièrement dépecé, partagé, transporté des hauteurs dans la plaine. Quelque dolente et périlleuse que fût cette cité, ses misères et ses dangers souriaient à des gens qui ne voyaient devant eux que les épouvantables déserts de la Russie. Enfin c’était un vaste hôpital qui n’eut pas vingt heures d’existence. La lassitude de la vie ou le sentiment d’un bien-être inattendu rendait cette masse d’hommes inaccessible à toute pensée autre que celle du repos. Quoique l’artillerie de l’aile gauche des Russes tirât sans relâche sur cette masse qui se dessinait comme une grande tache, tantôt noire, tantôt flamboyante, au milieu de la neige, ces infatigables boulets ne semblaient à la foule engourdie qu’une incommodité de plus. C’était comme un orage dont la foudre était dédaignée par tout le monde, parce qu’elle devait n’atteindre, çà et là, que des mourants, des malades, ou des morts peut-être. A chaque instant, les traîneurs arrivaient par groupes. Ces espèces de cadavres ambulants se divisaient aussitôt, et allaient mendier une place de foyer en foyer; puis, repoussés le plus souvent, ils se réunissaient de nouveau pour obtenir de force l’hospitalité qui leur était refusée. Sourds à la voix de quelques officiers qui leur prédisaient la mort pour le lendemain, ils dépensaient la somme de courage nécessaire pour passer le fleuve, à se construire un asile d’une nuit, à faire un repas souvent funeste; cette mort qui les attendait ne leur paraissait plus un mal, puisqu’elle leur laissait une heure de sommeil. Ils ne donnaient le nom de mal qu’à la faim, à la soif, au froid. Quand il ne se trouva plus ni bois, ni feu, ni toile, ni abris, d’horribles luttes s’établirent entre ceux qui survenaient dénués de tout et les riches qui possédaient une demeure. Les plus faibles succombèrent. Enfin, il arriva un moment où quelques hommes chassés par les Russes n’eurent plus que la neige pour bivouac, et s’y couchèrent pour ne plus se relever. Insensiblement, cette masse d’êtres presque anéantis devint si compacte, si sourde, si stupide, ou si heureuse peut-être, que le maréchal Victor, qui en avait été l’héroïque défenseur en résistant à vingt mille Russes commandés par Wittgenstein, fut obligé de s’ouvrir un passage, de vive force, à travers cette forêt d’hommes, afin de faire franchir la Bérésina aux cinq mille braves qu’il amenait à l’empereur. Ces infortunés se laissaient écraser plutôt que de bouger, et périssaient en silence, en souriant à leurs feux éteints, et sans penser à la France.

A dix heures du soir seulement, le duc de Bellune se trouva de l’autre côté du fleuve. Avant de s’engager sur les ponts qui menaient à Zembin, il confia le sort de l’arrière-garde de Studzianka à Éblé, ce sauveur de tous ceux qui survécurent aux calamités de la Bérésina. Ce fut environ vers minuit que ce grand général, suivi d’un officier de courage, quitta la petite cabane qu’il occupait auprès du pont, et se mit à contempler le spectacle que présentait le camp situé entre la rive de la Bérésina et le chemin de Borizof à Studzianka. Le canon des Russes avait cessé de tonner; des feux innombrables, qui au milieu de cet amas de neige, pâlissaient et semblaient ne pas jeter de lueur, éclairaient çà et là des figures qui n’avaient rien d’humain. Des malheureux, au nombre de trente mille environ, appartenant à toutes les nations que Napoléon avait jetées sur la Russie, étaient là, jouant leurs vies avec une brutale insouciance.

—Sauvons tout cela, dit le général à l’officier. Demain matin les Russes seront maîtres de Studzianka. Il faudra donc brûler le pont au moment où ils paraîtront; ainsi, mon ami, du courage! Fais-toi jour jusqu’à la hauteur. Dis au général Fournier qu’à peine a-t-il le temps d’évacuer sa position, de percer tout ce monde, et de passer le pont. Quand tu l’auras vu se mettre en marche, tu le suivras. Aidé par quelques hommes valides, tu brûleras sans pitié les bivouacs, les équipages, les caissons, les voitures, tout! Chasse ce monde-là sur le pont! Contrains tout ce qui a deux jambes à se réfugier sur l’autre rive. L’incendie est maintenant notre dernière ressource. Si Berthier m’avait laissé détruire ces damnés équipages, ce fleuve n’aurait englouti personne que mes pauvres pontonniers, ces cinquante héros qui ont sauvé l’armée et qu’on oubliera!

Le général porta la main à son front et resta silencieux. Il sentait que la Pologne serait son tombeau, et qu’aucune voix ne s’élèverait en faveur de ces hommes sublimes qui se tinrent dans l’eau, l’eau de la Bérésina! pour y enfoncer les chevalets des ponts. Un seul d’entre eux vit encore, ou, pour être exact, souffre dans un village, ignoré! L’aide de camp partit. A peine ce généreux officier avait-il fait cent pas vers Studzianka, que le général Éblé réveilla plusieurs de ses pontonniers souffrants, et commença son œuvre charitable en brûlant les bivouacs établis autour du pont, et obligeant ainsi les dormeurs qui l’entouraient à passer la Bérésina. Cependant le jeune aide de camp était arrivé, non sans peine, à la seule maison de bois qui fût restée debout, à Studzianka.