Philippe garda le silence en voyant un homme dont la chaussure était usée, le pantalon troué en dix endroits, et qui n’avait sur la tête qu’un mauvais bonnet de police chargé de givre. Il s’empressa de prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le foyer, et se mirent à la dépecer avec autant d’adresse qu’auraient pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient miraculeusement enlevés et jetés sur des charbons. Le major alla se placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d’épouvante en le reconnaissant, il la trouva immobile, assise sur un coussin de la voiture et se chauffant; elle le regarda silencieusement, sans lui sourire. Philippe aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait confié la défense de la voiture; le pauvre homme était blessé. Accablé par le nombre, il venait de céder aux traînards qui l’avaient attaqué; mais, comme le chien qui a défendu jusqu’au dernier moment le dîner de son maître, il avait pris sa part du butin, et s’était fait une espèce de manteau avec un drap blanc. En ce moment, il s’occupait à retourner un morceau de la jument, et le major vit sur sa figure la joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières, tombé depuis trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près de sa femme, et regardait d’un œil fixe ces flammes dont la chaleur commençait à dissiper son engourdissement. Il n’avait pas été plus ému du danger et de l’arrivée de Philippe que du combat par suite duquel sa voiture venait d’être pillée. D’abord Sucy saisit la main de la jeune comtesse, comme pour lui donner un témoignage d’affection et lui exprimer la douleur qu’il éprouvait de la voir ainsi réduite à la dernière misère; mais il resta silencieux près d’elle, assis sur un tas de neige qui ruisselait en fondant, et céda lui-même au bonheur de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure contracta malgré lui une expression de joie presque stupide, et il attendit avec impatience que le lambeau de jument donné à son soldat fût rôti. L’odeur de cette chair charbonnée irritait sa faim, et sa faim faisait taire son cœur, son courage et son amour. Il contempla sans colère les résultats du pillage de sa voiture. Tous les hommes qui entouraient le foyer s’étaient partagé les couvertures, les coussins, les pelisses, les robes, les vêtements d’homme et de femme appartenant au comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour voir si l’on pouvait encore tirer parti de la caisse. Il aperçut, à la lueur des flammes, l’or, les diamants, l’argenterie, éparpillés sans que personne songeât à s’en approprier la moindre parcelle. Chacun des individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui avait quelque chose d’horrible, et ne faisait que ce qu’il jugeait nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque. Les figures, décomposées par le froid, étaient enduites d’une couche de boue sur laquelle les larmes traçaient, à partir des yeux jusqu’au bas des joues, un sillon qui attestait l’épaisseur de ce masque. La malpropreté de leurs longues barbes rendait ces soldats encore plus hideux. Les uns étaient enveloppés dans des châles de femme; les autres portaient des chabraques de cheval, des couvertures crottées, des haillons empreints de givre qui fondait; quelques-uns avaient un pied dans une botte et l’autre dans un soulier; enfin il n’y avait personne dont le costume n’offrît une singularité risible. En présence de choses si plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n’était interrompu que par le craquement du bois, par les petillements de la flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et si l’un d’eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait. Ces logiciens sévères pensaient que s’il n’était pas mort, la brûlure devait l’avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le malheureux se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait. Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre insouciance par l’indifférence des autres. La jeune comtesse eut deux fois ce spectacle, et resta muette. Quand les différents morceaux que l’on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satisfit sa faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble dégoûtante.

—Voilà la première fois qu’on aura vu trente fantassins sur un cheval, s’écria le grenadier qui avait abattu la jument.

Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l’esprit national.

Bientôt la plupart de ces pauvres soldats se roulèrent dans leurs habits, se placèrent sur des planches, sur tout ce qui pouvait les préserver du contact de la neige, et dormirent, nonchalants du lendemain. Quand le major fut réchauffé et qu’il eut apaisé sa faim, un invincible besoin de dormir lui appesantit les paupières. Pendant le temps assez court que dura son débat avec le sommeil, il contempla cette jeune femme qui, s’étant tourné la figure vers le feu pour dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front; elle était enveloppée dans une pelisse fourrée et dans un gros manteau de dragon; sa tête portait sur un oreiller taché de sang; son bonnet d’astracan, maintenu par un mouchoir noué sous le cou, lui préservait le visage du froid autant que cela était possible; elle s’était caché les pieds dans le manteau. Ainsi roulée sur elle-même, elle ne ressemblait réellement à rien. Était-ce la dernière des vivandières? était-ce cette charmante femme, la gloire d’un amant, la reine des bals parisiens? Hélas! l’œil même de son ami le plus dévoué n’apercevait plus rien de féminin dans cet amas de linges et de haillons. L’amour avait succombé sous le froid, dans le cœur d’une femme. A travers les voiles épais que le plus irrésistible de tous les sommeils étendait sur les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux points. Les flammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible qui rugissait à trois pas d’une chaleur fugitive, tout était rêve. Une pensée importune effrayait Philippe.—Nous allons tous mourir, si je dors; je ne veux pas dormir, se disait-il. Il dormait. Une clameur terrible et une explosion réveillèrent monsieur de Sucy après une heure de sommeil. Le sentiment de son devoir, le péril de son amie, retombèrent tout à coup sur son cœur. Il jeta un cri semblable à un rugissement. Lui et son soldat étaient seuls debout. Ils virent une mer de feu qui découpait devant eux, dans l’ombre de la nuit, une foule d’hommes, en dévorant les bivouacs et les cabanes; ils entendirent des cris de désespoir, des hurlements; ils aperçurent des milliers de figures désolées et de faces furieuses. Au milieu de cet enfer, une colonne de soldats se faisait un chemin vers le pont, entre deux haies de cadavres.

—C’est la retraite de notre arrière-garde, s’écria le major. Plus d’espoir.

—J’ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie.

En se retournant, Sucy reconnut le jeune aide de camp à la lueur des flammes.

—Ah! tout est perdu, répondit le major. Ils ont mangé mon cheval. D’ailleurs, comment pourrais-je faire marcher ce stupide général et sa femme?

—Prenez un tison, Philippe, et menacez-les!

—Menacer la comtesse!