—Mais les sentinelles, major?

—L’un de nous trois, dit-il au soldat. Il s’interrompit, regarda l’aide de camp:—Vous venez, Hippolyte, n’est-ce pas?

Hippolyte consentit par un signe de tête.

—L’un de nous, reprit le major, se chargera de la sentinelle. D’ailleurs ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes.

—Va, major, tu es un brave! Mais tu me mettras dans ton berlingot? dit le grenadier.

—Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut.—Si je succombais, Hippolyte? et toi, grenadier, dit le major en s’adressant à ses deux compagnons, promettez-moi de vous dévouer au salut de la comtesse.

—Convenu, s’écria le grenadier.

Ils se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient si cruellement foudroyé la masse de malheureux gisants sur le bord de la rivière. Quelques moments après leur départ, le galop de deux chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait des volées qui passaient sur la tête des dormeurs; le pas des chevaux était si précipité, qu’on eût dit des maréchaux battant un fer. Le généreux aide de camp avait succombé. Le grenadier athlétique était sain et sauf. Philippe, en défendant son ami, avait reçu un coup de baïonnette dans l’épaule; néanmoins il se cramponnait aux crins du cheval, et le serrait si bien avec ses jambes que l’animal se trouvait pris comme dans un étau.

—Dieu soit loué! s’écria le major en retrouvant son soldat immobile et la voiture à sa place.

—Si vous êtes juste, mon officier, vous me ferez avoir la croix. Nous avons joliment joué de la clarinette et du bancal, hein?