—Madame! nous sommes sauvés.
—Sauvés, répéta-t-elle en retombant.
Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major, tenant son sabre de sa meilleure main, gardant les guides de l’autre, armé de ses pistolets, monta sur un des chevaux, et le grenadier sur le second. Le vieux soldat, dont les pieds étaient gelés, avait été jeté en travers de la voiture, sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de sabre, les chevaux emportèrent l’équipage avec une sorte de furie dans la plaine, où d’innombrables difficultés attendaient le major. Bientôt il fut impossible d’avancer sans risquer d’écraser des hommes, des femmes, et jusqu’à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger quand le grenadier les éveillait. En vain monsieur de Sucy chercha-t-il la route que l’arrière-garde s’était frayée naguère au milieu de cette masse d’hommes, elle s’était effacée comme s’efface le sillage du vaisseau sur la mer; il n’allait qu’au pas, le plus souvent arrêté par des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.
—Voulez-vous arriver? lui dit le grenadier.
—Au prix de tout mon sang, au prix du monde entier, répondit le major.
—Marche! On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.
Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes, ensanglanta les roues, renversa les bivouacs, en se traçant un double sillon de morts à travers ce champ de têtes. Mais rendons-lui la justice de dire qu’il ne se fit jamais faute de crier d’une voix tonnante:—Gare donc, charognes.
—Les malheureux! s’écria le major.
—Bah! ça ou le froid, ça ou le canon! dit le grenadier en animant les chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet.
Une catastrophe qui aurait dû leur arriver bien plus tôt, et dont un hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à coup les arrêter dans leur marche. La voiture versa.