Le lendemain, aussitôt qu’il fit jour, le colonel descendit dans les jardins, il chercha Stéphanie, il croyait au bonheur; ne la trouvant pas, il siffla. Quand sa maîtresse fut venue, il la prit par le bras; et, marchant pour la première fois ensemble, ils allèrent sous un berceau d’arbres flétris dont les feuilles tombaient sous la brise matinale. Le colonel s’assit, et Stéphanie se posa d’elle-même sur lui. Philippe en trembla d’aise.
—Mon amour, lui dit-il en baisant avec ardeur les mains de la comtesse, je suis Philippe.
Elle le regarda avec curiosité.
—Viens, ajouta-t-il en la pressant. Sens-tu battre mon cœur? Il n’a battu que pour toi. Je t’aime toujours. Philippe n’est pas mort, il est là, tu es sur lui. Tu es ma Stéphanie, et je suis ton Philippe.
—Adieu, dit-elle, adieu.
Le colonel frissonna, car il crut s’apercevoir que son exaltation se communiquait à sa maîtresse. Son cri déchirant, excité par l’espoir, ce dernier effort d’un amour éternel, d’une passion délirante, réveillait la raison de son amie.
—Ah! Stéphanie, nous serons heureux.
Elle laissa échapper un cri de satisfaction, et ses yeux eurent un vague éclair d’intelligence.
—Elle me reconnaît! Stéphanie!
Le colonel sentit son cœur se gonfler, ses paupières devenir humides. Mais il vit tout à coup la comtesse lui montrer un peu de sucre qu’elle avait trouvé en le fouillant pendant qu’il parlait. Il avait donc pris pour une pensée humaine ce degré de raison que suppose la malice du singe. Philippe perdit connaissance. Monsieur Fanjat trouva la comtesse assise sur le corps du colonel. Elle mordait son sucre en témoignant son plaisir par des minauderies qu’on aurait admirées si, quand elle avait sa raison, elle eût voulu imiter par plaisanterie sa perruche ou sa chatte.