Telle était la situation des choses et des esprits dans la maison de madame de Dey, pendant que, sur le chemin de Paris à Cherbourg, un jeune homme vêtu d’une carmagnole brune, costume de rigueur à cette époque, se dirigeait vers Carentan. A l’origine des réquisitions, il y avait peu ou point de discipline. Les exigences du moment ne permettaient guère à la République d’équiper sur-le-champ ses soldats, et il n’était pas rare de voir les chemins couverts de réquisitionnaires qui conservaient leurs habits bourgeois. Ces jeunes gens devançaient leurs bataillons aux lieux d’étape, ou restaient en arrière, car leur marche était soumise à leur manière de supporter les fatigues d’une longue route. Le voyageur dont il est ici question se trouvait assez en avant de la colonne de réquisitionnaires qui se rendait à Cherbourg, et que le maire de Carentan attendait d’heure en heure, afin de leur distribuer des billets de logement. Ce jeune homme marchait d’un pas alourdi, mais ferme encore, et son allure semblait annoncer qu’il s’était familiarisé depuis longtemps avec les rudesses de la vie militaire. Quoique la lune éclairât les herbages qui avoisinent Carentan, il avait remarqué de gros nuages blancs prêts à jeter de la neige sur la campagne; et la crainte d’être surpris par un ouragan animait sans doute sa démarche, alors plus vive que ne le comportait sa lassitude. Il avait sur le dos un sac presque vide, et tenait à la main une canne de buis, coupée dans les hautes et larges haies que cet arbuste forme autour de la plupart des héritages en Basse-Normandie. Ce voyageur solitaire entra dans Carentan, dont les tours, bordées de lueurs fantastiques par la lune, lui apparaissaient depuis un moment. Son pas réveilla les échos des rues silencieuses, où il ne rencontra personne; il fut obligé de demander la maison du maire à un tisserand qui travaillait encore. Ce magistrat demeurait à une faible distance, et le réquisitionnaire se vit bientôt à l’abri sous le porche de la maison du maire, et s’y assit sur un banc de pierre, en attendant le billet de logement qu’il avait réclamé. Mais mandé par ce fonctionnaire, il comparut devant lui, et devint l’objet d’un scrupuleux examen. Le fantassin était un jeune homme de bonne mine qui paraissait appartenir à une famille distinguée. Son air trahissait la noblesse. L’intelligence due à une bonne éducation respirait sur sa figure.

—Comment te nommes-tu, lui demanda le maire en lui jetant un regard plein de finesse.

—Julien Jussieu, répondit le réquisitionnaire.

—Et tu viens? dit le magistrat en laissant échapper un sourire d’incrédulité.

—De Paris.

—Tes camarades doivent être loin, reprit le Normand d’un ton railleur.

—J’ai trois lieues d’avance sur le bataillon.

—Quelque sentiment t’attire sans doute à Carentan, citoyen réquisitionnaire? dit le maire d’un air fin. C’est bien, ajouta-t-il en imposant silence par un geste de main au jeune homme prêt à parler, nous savons où t’envoyer. Tiens, ajouta-t-il en lui remettant son billet de logement, va, citoyen Jussieu!

Une teinte d’ironie se fit sentir dans l’accent avec lequel le magistrat prononça ces deux derniers mots, en tendant un billet sur lequel la demeure de madame de Dey était indiquée. Le jeune homme lut l’adresse avec un air de curiosité.

—Il sait bien qu’il n’a pas loin à aller. Et quand il sera dehors, il aura bientôt traversé la place! s’écria le maire en se parlant à lui-même, pendant que le jeune homme sortait. Il est joliment hardi! Que Dieu le conduise! Il a réponse à tout. Oui, mais si un autre que moi lui avait demandé à voir ses papiers, il était perdu!