—Comment, madame! s’écria la femme de charge en asseyant sa maîtresse, cet homme va-t-il coucher dans le lit de monsieur Auguste, mettre les pantoufles de monsieur Auguste, manger le pâté que j’ai fait pour monsieur Auguste! quand on devrait me guillotiner, je...
—Brigitte! cria madame de Dey.
Brigitte resta muette.
—Tais-toi donc, bavarde, lui dit son mari à voix basse, veux-tu tuer madame?
En ce moment, le réquisitionnaire fit du bruit dans sa chambre en se mettant à table.
—Je ne resterai pas ici, s’écria madame de Dey, j’irai dans la serre, d’où j’entendrai mieux ce qui se passera au dehors pendant la nuit.
Elle flottait encore entre la crainte d’avoir perdu son fils et l’espérance de le voir reparaître. La nuit fut horriblement silencieuse. Il y eut, pour la comtesse, un moment affreux, quand le bataillon des réquisitionnaires vint en ville et que chaque homme y chercha son logement. Ce fut des espérances trompées à chaque pas, à chaque bruit; puis bientôt la nature reprit un calme effrayant. Vers le matin, la comtesse fut obligée de rentrer chez elle. Brigitte, qui surveillait les mouvements de sa maîtresse, ne la voyant pas sortir, entra dans la chambre et y trouva la comtesse morte.
—Elle aura probablement entendu ce réquisitionnaire qui achève de s’habiller et qui marche dans la chambre de monsieur Auguste en chantant leur damnée Marseillaise, comme s’il était dans une écurie, s’écria Brigitte. Ça l’aura tuée!
La mort de la comtesse fut causée par un sentiment plus grave, et sans doute par quelque vision terrible. A l’heure précise où madame de Dey mourait à Carentan, son fils était fusillé dans le Morbihan. Nous pouvons joindre ce fait tragique à toutes les observations sur les sympathies qui méconnaissent les lois de l’espace; documents que rassemblent avec une savante curiosité quelques hommes de solitude, et qui serviront un jour à asseoir les bases d’une science nouvelle à laquelle il a manqué jusqu’à ce jour un homme de génie.
Paris, février 1831.