«Vous êtes prié d’assister aux convoi, service et enterrement de M. JEAN-FRÉDÉRIC TAILLEFER, de la maison Taillefer et compagnie, ancien fournisseur des vivres-viandes, en son vivant chevalier de la Légion d’honneur et de l’Éperon d’or, capitaine de la première compagnie de grenadiers de la deuxième légion de la garde nationale de paris, décédé le premier mai dans son hotel, rue joubert, et qui se feront a... etc.»

«De la part de... etc.»

—Maintenant, que faire? repris-je. Je vais vous poser la question très-largement. Il y a bien certainement une mare de sang dans les terres de mademoiselle Taillefer, la succession de son père est un vaste hacelma. Je le sais. Mais Prosper Magnan n’a pas laissé d’héritiers; mais il m’a été impossible de retrouver la famille du fabricant d’épingles assassiné à Andernach. A qui restituer la fortune? Et doit-on restituer toute la fortune? Ai-je le droit de trahir un secret surpris, d’augmenter d’une tête coupée la dot d’une innocente jeune fille, de lui faire faire de mauvais rêves, de lui ôter une belle illusion, de lui tuer son père une seconde fois, en lui disant: Tous vos écus sont tachés? J’ai emprunté le Dictionnaire des Cas de conscience à un vieil ecclésiastique, et n’y ai point trouvé de solution à mes doutes. Faire une fondation pieuse pour l’âme de Prosper Magnan, de Walhenfer, de Taillefer? nous sommes en plein dix-neuvième siècle. Bâtir un hospice ou instituer un prix de vertu? le prix de vertu sera donné à des fripons. Quant à la plupart de nos hôpitaux, ils me semblent devenus aujourd’hui les protecteurs du vice! D’ailleurs ces placements plus ou moins profitables à la vanité constitueront-ils des réparations? et les dois-je? Puis j’aime, et j’aime avec passion. Mon amour est ma vie! Si je propose sans motif à une jeune fille habituée au luxe, à l’élégance, à une vie fertile en jouissances d’arts, à une jeune fille qui aime à écouter paresseusement aux Bouffons la musique de Rossini, si donc je lui propose de se priver de quinze cent mille francs en faveur de vieillards stupides ou de galeux chimériques, elle me tournera le dos en riant, ou sa femme de confiance me prendra pour un mauvais plaisant; si, dans une extase d’amour, je lui vante les charmes d’une vie médiocre et ma petite maison sur les bords de la Loire, si je lui demande le sacrifice de sa vie parisienne au nom de notre amour, ce sera d’abord un vertueux mensonge; puis, je ferai peut-être là quelque triste expérience, et perdrai le cœur de cette jeune fille, amoureuse du bal, folle de parure, et de moi pour le moment. Elle me sera enlevée par un officier mince et pimpant, qui aura une moustache bien frisée, jouera du piano, vantera lord Byron, et montera joliment à cheval. Que faire? Messieurs, de grâce, un conseil?...

L’honnête homme, cette espèce de puritain assez semblable au père de Jenny Deans, de qui je vous ai déjà parlé, et qui jusque-là n’avait soufflé mot, haussa les épaules en me disant:—Imbécile, pourquoi lui as-tu demandé s’il était de Beauvais!

Paris, mai 1831.

L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE


AU LECTEUR.

Au début de la vie littéraire de l’auteur, un ami, mort depuis longtemps, lui donna le sujet de cette Étude, que plus tard il trouva dans un recueil publié vers le commencement de ce siècle; et, selon ses conjectures, c’est une fantaisie due à Hoffmann de Berlin, publiée dans quelque almanach d’Allemagne, et oubliée dans ses œuvres par les éditeurs. La Comédie Humaine est assez riche en inventions pour que l’auteur avoue un innocent emprunt; comme le bon La Fontaine, il aura traité d’ailleurs à sa manière, et sans le savoir, un fait déjà conté. Ceci ne fut pas une de ces plaisanteries à la mode en 1830, époque à laquelle tout auteur faisait de l’atroce pour le plaisir des jeunes filles. Quand vous serez arrivé à l’élégant parricide de don Juan, essayez de deviner la conduite que tiendraient, en des conjonctures à peu près semblables, les honnêtes gens qui, au dix-neuvième siècle, prennent de l’argent à rentes viagères, sur la foi d’un catarrhe, ou ceux qui louent une maison à une vieille femme pour le reste de ses jours? Ressusciteraient-ils leurs rentiers? Je désirerais que des peseurs-jurés de conscience examinassent quel degré de similitude il peut exister entre don Juan et les pères qui marient leurs enfants à cause des espérances? La société humaine, qui marche, à entendre quelques philosophes, dans une voie de progrès, considère-t-elle comme un pas vers le bien, l’art d’attendre les trépas? Cette science a créé des métiers honorables, au moyen desquels on vit de la mort. Certaines personnes ont pour état d’espérer un décès, elles le couvent, elles s’accroupissent chaque matin sur un cadavre, et s’en font un oreiller le soir: c’est les coadjuteurs, les cardinaux, les surnuméraires, les tontiniers, etc. Ajoutez-y beaucoup de gens délicats, empressés d’acheter une propriété dont le prix dépasse leurs moyens, mais qui établissent logiquement et à froid les chances de vie qui restent à leurs pères ou à leurs belles-mères, octogénaires ou septuagénaires, en disant:—«Avant trois ans, j’hériterai nécessairement, et alors...» Un meurtrier nous dégoûte moins qu’un espion. Le meurtrier a cédé peut-être à un mouvement de folie, il peut se repentir, s’ennoblir. Mais l’espion est toujours espion; il est espion au lit, à table, en marchant, la nuit, le jour; il est vil à toute minute. Que serait-ce donc d’être meurtrier comme un espion est vil? Hé! bien, ne venez-vous pas de reconnaître au sein de la société une foule d’êtres amenés par nos lois, par nos mœurs, par les usages, à penser sans cesse à la mort des leurs, à la convoiter? Ils pèsent ce que vaut un cercueil en marchandant des cachemires pour leurs femmes, en gravissant l’escalier d’un théâtre, en désirant aller aux Bouffons, en souhaitant une voiture. Ils assassinent au moment où de chères créatures, ravissantes d’innocence, leur apportent, le soir, des fronts enfantins à baiser en disant: «Bonfoir, père!» Ils voient à toute heure des yeux qu’ils voudraient fermer, et qui se rouvrent chaque matin à la lumière, comme celui de Belvidéro dans cette Étude. Dieu seul sait le nombre des parricides qui se commettent par la pensée! Figurez-vous un homme ayant à servir mille écus de rentes viagères à une vieille femme, et qui, tous deux, vivent à la campagne, séparés par un ruisseau, mais assez étrangers l’un à l’autre pour pouvoir se haïr cordialement sans manquer à ces convenances humaines qui mettent un masque sur le visage de deux frères dont l’un aura le majorat, et l’autre une légitime. Toute la civilisation européenne repose sur L’HÉRÉDITÉ comme sur un pivot, ce serait folie que de le supprimer; mais ne pourrait-on, comme dans les machines qui font l’orgueil de notre Age, perfectionner ce rouage essentiel.

Si l’auteur a conservé cette vieille formule AU LECTEUR dans un ouvrage où il tâche de représenter toutes les formes littéraires, c’est pour placer une remarque relative à quelques Études, et surtout à celle-ci. Chacune de ses compositions est basée sur des idées plus ou moins neuves, dont l’expression lui semble utile, il peut tenir à la priorité de certaines formes, de certaines pensées qui, depuis, ont passé dans le domaine littéraire, et s’y sont parfois vulgarisées. Les dates de la publication primitive de chaque Étude ne doivent donc pas être indifférentes à ceux des lecteurs qui voudront lui rendre justice.