—La voix de Genovese s’empare des fibres, dit Capraja.
—Et celle de la Tinti s’attaque au sang, répondit le duc.
—Quelle paraphrase de l’amour heureux dans cette cavatine! reprit Capraja. Ah! il était jeune, Rossini, quand il écrivit ce thème pour le plaisir qui bouillonne! Mon cœur s’est empli de sang frais, mille désirs ont pétillé dans mes veines. Jamais sons plus angéliques ne m’ont mieux dégagé de mes liens corporels, jamais la fée n’a montré de plus beaux bras, n’a souri plus amoureusement, n’a mieux relevé sa tunique jusqu’à mi-jambe, en me levant le rideau sous lequel se cache mon autre vie.
—Demain, mon vieil ami, répondit le duc, tu monteras sur le dos d’un cygne éblouissant qui te montrera la plus riche terre, tu verras le printemps comme le voient les enfants. Ton cœur recevra la lumière sidérale d’un soleil nouveau, tu te coucheras sur une soie rouge, sous les yeux d’une madone, tu seras comme un amant heureux mollement caressé par une Volupté dont les pieds nus se voient encore et qui va disparaître. Le cygne sera la voix de Genovese s’il peut s’unir à sa Léda, la voix de la Tinti. Demain l’on nous donne Mosè, le plus immense opéra qu’ait enfanté le plus beau génie de l’Italie.
Chacun laissa causer le duc et Capraja, ne voulant pas être la dupe d’une mystification; Vendramin seul et le médecin français les écoutèrent pendant quelques instants. Le fumeur d’opium entendait cette poésie, il avait la clef du palais où se promenaient ces deux imaginations voluptueuses. Le médecin cherchait à comprendre et comprit; car il appartenait à cette pléiade de beaux génies de l’École de Paris, d’où le vrai médecin sort aussi profond métaphysicien que puissant analyste.
—Tu les entends? dit Émilio à Vendramin en sortant du café vers deux heures du matin.
—Oui, cher Émilio, lui répondit Vendramin en l’emmenant chez lui. Ces deux hommes appartiennent à la légion des esprits purs qui peuvent se dépouiller ici-bas de leurs larves de chair, et qui savent voltiger à cheval sur le corps de la reine des sorcières, dans les cieux d’azur où se déploient les sublimes merveilles de la vie morale: ils vont dans l’Art là où te conduit ton extrême amour, là où me mène l’opium. Ils ne peuvent plus être entendus que par leurs pairs. Moi de qui l’âme est exaltée par un triste moyen, moi qui fais tenir cent ans d’existence en une seule nuit, je puis entendre ces grands esprits quand ils parlent du pays magnifique appelé le pays des chimères par ceux qui se nomment sages, appelé le pays des réalités par nous autres, qu’on nomme fous. Eh! bien, le duc et Capraja, qui se sont jadis connus à Naples, où est né Cataneo, sont fous de musique.
—Mais quel singulier système Capraja voulait-il expliquer à Cataneo? demanda le prince. Toi qui comprends tout, l’as-tu compris?
—Oui, dit Vendramin. Capraja s’est lié avec un musicien de Crémone, logé au palais Capello, lequel musicien croit que les sons rencontrent en nous-mêmes une substance analogue à celle qui engendre les phénomènes de la lumière, et qui chez nous produit les idées. Selon lui, l’homme a des touches intérieures que les sons affectent, et qui correspondent à nos centres nerveux d’où s’élancent nos sensations et nos idées! Capraja, qui voit dans les arts la collection des moyens par lesquels l’homme peut mettre en lui-même la nature extérieure d’accord avec une merveilleuse nature, qu’il nomme la vie intérieure, a partagé les idées de ce facteur d’instruments qui fait en ce moment un opéra. Imagine une création sublime où les merveilles de la création visible sont reproduites avec un grandiose, une légèreté, une rapidité, une étendue incommensurables, où les sensations sont infinies, et où peuvent pénétrer certaines organisations privilégiées qui possèdent une divine puissance, tu auras alors une idée des jouissances extatiques dont parlaient Cataneo et Capraja, poëtes pour eux seuls. Mais aussi, dès que dans les choses de la nature morale, un homme vient à dépasser la sphère où s’enfantent les œuvres plastiques par les procédés de l’imitation, pour entrer dans le royaume tout spirituel des abstractions où tout se contemple dans son principe et s’aperçoit dans l’omnipotence des résultats, cet homme n’est-il plus compris par les intelligences ordinaires.
—Tu viens d’expliquer mon amour pour la Massimilla, dit Émilio. Cher, il est en moi-même une puissance qui se réveille au feu de ses regards, à son moindre contact, et me jette en un monde de lumière où se développent des effets dont je n’osais te parler. Il m’a souvent semblé que le tissu délicat de sa peau empreignît des fleurs sur la mienne quand sa main se pose sur ma main. Ses paroles répondent en moi à ces touches intérieures dont tu parles. Le désir soulève mon crâne en y remuant ce monde invisible au lieu de soulever mon corps inerte; et l’air devient alors rouge et petille, des parfums inconnus et d’une force inexprimable détendent mes nerfs, des roses me tapissent les parois de la tête, et il me semble que mon sang s’écoule par toutes mes artères ouvertes, tant ma langueur est complète.