Don Juan se tut. Un horrible silence régna. A travers les sifflements lourds de la neige, les accords de la viole et la voix délicieuse arrivèrent encore, faibles comme un jour naissant. Le moribond sourit.
—Je te remercie d’avoir invité des cantatrices, d’avoir amené de la musique! Une fête, des femmes jeunes et belles, blanches, à cheveux noirs! tous les plaisirs de la vie, fais-les rester, je vais renaître.
—Le délire est à son comble, dit don Juan.
—J’ai découvert un moyen de ressusciter. Tiens! Cherche dans le tiroir de la table, tu l’ouvriras en pressant un ressort caché par le griffon.
—J’y suis, mon père.
—Là, bien, prends un petit flacon de cristal de roche.
—Le voici.
—J’ai employé vingt ans à... En ce moment, le vieillard sentit approcher sa fin, et rassembla toute son énergie pour dire:—Aussitôt que j’aurai rendu le dernier soupir, tu me frotteras tout entier de cette eau, je renaîtrai.
—Il y en a bien peu, répliqua le jeune homme.
Si Bartholoméo ne pouvait plus parler, il avait encore la faculté d’entendre et de voir; sur ce mot, sa tête se tourna vers don Juan par un mouvement d’une effrayante brusquerie, son cou resta tordu comme celui d’une statue de marbre que la pensée du sculpteur a condamnée à regarder de côté, ses yeux agrandis contractèrent une hideuse immobilité. Il était mort, mort en perdant sa seule, sa dernière illusion. En cherchant un asile dans le cœur de son fils, il y trouvait une tombe plus creuse que les hommes ne la font d’habitude à leurs morts. Aussi, ses cheveux furent-ils éparpillés par l’horreur, et son regard convulsé parlait-il encore. C’était un père se levant avec rage de son sépulcre pour demander vengeance à Dieu!