—Après votre élévation à la papauté, l’on peut tout croire.
Et ils allèrent voir les ouvriers occupés à bâtir l’immense basilique consacrée à saint Pierre.
—Saint Pierre est l’homme de génie qui nous a constitué notre double pouvoir, dit le pape à don Juan, il mérite ce monument. Mais parfois, la nuit, je pense qu’un déluge passera l’éponge sur cela, et ce sera à recommencer...
Don Juan et le pape se prirent à rire, ils s’étaient entendus. Un sot serait allé, le lendemain, s’amuser avec Jules II chez Raphaël ou dans la délicieuse Villa-Madama; mais Belvidéro alla le voir officier pontificalement, afin de se convaincre de ses doutes. Dans une débauche, La Rovère aurait pu se démentir et commenter l’Apocalypse.
Toutefois cette légende n’est pas entreprise pour fournir des matériaux à ceux qui voudront écrire des mémoires sur la vie de don Juan, elle est destinée à prouver aux honnêtes gens que Belvidéro n’est pas mort dans son duel avec une pierre, comme veulent le faire croire quelques lithographes. Lorsque don Juan Belvidéro atteignit l’âge de soixante ans, il vint se fixer en Espagne. Là, sur ses vieux jours, il épousa une jeune et ravissante Andalouse. Mais, par calcul, il ne fut ni bon père ni bon époux. Il avait observé que nous ne sommes jamais si tendrement aimés que par les femmes auxquelles nous ne songeons guère. Dona Elvire saintement élevée par une vieille tante au fond de l’Andalousie, dans un château, à quelques lieues de San-Lucar, était tout dévouement et tout grâce. Don Juan devina que cette jeune fille serait femme à longtemps combattre une passion avant d’y céder, il espéra donc pouvoir la conserver vertueuse jusqu’à sa mort. Ce fut une plaisanterie sérieuse, une partie d’échecs qu’il voulut se réserver de jouer pendant ses vieux jours. Fort de toutes les fautes commises par son père Bartholoméo, don Juan résolut de faire servir les moindres actions de sa vieillesse à la réussite du drame qui devait s’accomplir sur son lit de mort. Ainsi la plus grande partie de ses richesses resta enfouie dans les caves de son palais à Ferrare, où il allait rarement. Quant à l’autre moitié de sa fortune, elle fut placée en viager, afin d’intéresser à la durée de sa vie et sa femme et ses enfants, espèce de rouerie que son père aurait dû pratiquer; mais cette spéculation de machiavélisme ne lui fut pas très-nécessaire. Le jeune Philippe Belvidéro, son fils, devint un Espagnol aussi consciencieusement religieux que son père était impie, en vertu peut-être du proverbe: à père avare, enfant prodigue. L’abbé de San-Lucar fut choisi par don Juan pour diriger les consciences de la duchesse de Belvidéro et de Philippe. Cet ecclésiastique était un saint homme, de belle taille, admirablement bien proportionné, ayant de beaux yeux noirs, une tête à la Tibère, fatiguée par les jeûnes, blanche de macérations, et journellement tenté comme le sont tous les solitaires. Le vieux seigneur espérait peut-être pouvoir encore tuer un moine avant de finir son premier bail de vie. Mais, soit que l’abbé fût aussi fort que don Juan pouvait l’être lui-même, soit que dona Elvire eût plus de prudence ou de vertu que l’Espagne n’en accorde aux femmes, don Juan fut contraint de passer ses derniers jours comme un vieux curé de campagne, sans scandale chez lui. Parfois il prenait plaisir à trouver son fils ou sa femme en faute sur leurs devoirs de religion, et voulait impérieusement qu’ils exécutassent toutes les obligations imposées aux fidèles par la cour de Rome. Enfin il n’était jamais si heureux qu’en entendant le galant abbé de San-Lucar, dona Elvire et Philippe occupés à discuter un cas de conscience. Cependant, malgré les soins prodigieux que le seigneur don Juan Belvidéro donnait à sa personne, les jours de la décrépitude arrivèrent; avec cet âge de douleur, vinrent les cris de l’impuissance, cris d’autant plus déchirants, que plus riches étaient les souvenirs de sa bouillante jeunesse et de sa voluptueuse maturité. Cet homme, en qui le dernier degré de la raillerie était d’engager les autres à croire aux lois et aux principes dont il se moquait, s’endormait le soir sur un peut-être! Ce modèle du bon ton, ce duc, vigoureux dans une orgie, superbe dans les cours, gracieux auprès des femmes dont les cœurs avaient été tordus par lui comme un paysan tord un lien d’osier, cet homme de génie avait une pituite opiniâtre, une sciatique importune, une goutte brutale. Il voyait ses dents le quittant comme à la fin d’une soirée, les dames les plus blanches, les mieux parées, s’en vont, une à une, laissant le salon désert et démeublé. Enfin ses mains hardies tremblèrent, ses jambes sveltes chancelèrent, et un soir l’apoplexie lui pressa le cou de ses mains crochues et glaciales. Depuis ce jour fatal, il devint morose et dur. Il accusait le dévouement de son fils et de sa femme, en prétendant parfois que leurs soins touchants et délicats ne lui étaient si tendrement prodigués que parce qu’il avait placé toute sa fortune en rentes viagères. Elvire et Philippe versaient alors des larmes amères et redoublaient de caresses auprès du malicieux vieillard, dont la voix cassée devenait affectueuse pour leur dire:—«Mes amis, ma chère femme, vous me pardonnez, n’est-ce pas? Je vous tourmente un peu. Hélas! grand Dieu! comment te sers-tu de moi pour éprouver ces deux célestes créatures? Moi, qui devrais être leur joie, je suis leur fléau.» Ce fut ainsi qu’il les enchaîna au chevet de son lit, leur faisant oublier des mois entiers d’impatience et de cruauté par une heure où, pour eux, il déployait les trésors toujours nouveaux de sa grâce et d’une fausse tendresse. Système paternel qui lui réussit infiniment mieux que celui dont avait usé jadis son père envers lui. Enfin, il parvint à un tel degré de maladie que, pour le mettre au lit, il fallait le manœuvrer comme une felouque entrant dans un chenal dangereux. Puis le jour de la mort arriva. Ce brillant et sceptique personnage, dont l’entendement survivait seul à la plus affreuse de toutes les destructions, se vit entre un médecin et un confesseur, ses deux antipathies. Mais il fut jovial avec eux. N’y avait-il pas, pour lui, une lumière scintillante derrière le voile de l’avenir? Sur cette toile, de plomb pour les autres et diaphane pour lui, les légères, les ravissantes délices de la jeunesse se jouaient comme des ombres.
Ce fut par une belle soirée d’été que don Juan sentit les approches de la mort. Le ciel de l’Espagne était d’une admirable pureté, les orangers parfumaient l’air, les étoiles distillaient de vives et fraîches lumières, la nature semblait lui donner des gages certains de sa résurrection, un fils pieux et obéissant le contemplait avec amour et respect. Vers onze heures, il voulut rester seul avec cet être candide.
—Philippe, lui dit-il d’une voix si tendre et si affectueuse que le jeune homme tressaillit et pleura de bonheur. Jamais ce père inflexible n’avait prononcé ainsi: Philippe!—Écoute-moi, mon fils, reprit le moribond. Je suis un grand pécheur. Aussi ai-je pensé, pendant toute ma vie, à ma mort. Jadis je fus l’ami du grand pape Jules II. Cet illustre pontife craignit que l’excessive irritation de mes sens ne me fît commettre quelque péché mortel entre le moment où j’expirerais et celui où j’aurais reçu les saintes huiles; il me fit présent d’une fiole dans laquelle existe l’eau sainte jaillie autrefois des rochers, dans le désert. J’ai gardé le secret sur cette dilapidation du trésor de l’Église, mais je suis autorisé à révéler ce mystère à mon fils, in articulo mortis. Vous trouverez cette fiole dans le tiroir de cette table gothique qui n’a jamais quitté le chevet de mon lit... Le précieux cristal pourra vous servir encore, mon bien-aimé Philippe. Jurez-moi, par votre salut éternel, d’exécuter ponctuellement mes ordres?
Philippe regarda son père. Don Juan se connaissait trop à l’expression des sentiments humains pour ne pas mourir en paix sur la foi d’un tel regard, comme son père était mort au désespoir sur la foi du sien.
—Tu méritais un autre père, reprit don Juan. J’ose t’avouer, mon enfant, qu’au moment où le respectable abbé de San-Lucar m’administrait le viatique, je pensais à l’incompatibilité de deux puissances aussi étendues que celles du diable et de Dieu...
—Oh! mon père!